M. Yourcenar, Comment Wang Fô fut sauvé (1936)

M. Yourcenar, Nouvelles orientales, Comment Wang Fô fut sauvé

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marguerite Yourcenar  (de son vrai nom Marguerite Cleenewerck de Crayencour), écrivaine française  est née à Bruxelles, en 1903 – Elle meurt aux  États-Unis en 1987. .Première femme élue à l’Académie française en 1981

Elevée et éduquée par un père anticonformiste qui lui laisse accéder à tous les livres de sa bibliothèque, voyage beaucoup…   (Sa mère est morte à sa naissance)  .

Son père meurt en 1929. Dix ans plus tard, elle quitte l’Europe pour les Etats-Unis. Elle y rejoint Grace Frick, son amie, avec qui elle vivra jusqu’au décès de celle-ci en 1979. Elle y passera le reste de sa vie : citoyenne américaine en 1947, elle enseignera la littérature française jusqu’en 1949.

A 26 ans, elle publie Alexis et le vain combat. Mais ce sont Les Mémoires d’Hadrien en 1951  qui lui apporteront  la consécration littéraire.   

Inspirée par la sagesse orientale, la pensée de l’écrivain ne s’est jamais éloignée de l’humanisme de la Renaissance : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres. » (Mémoires d’Hadrien).

Le texte de la nouvelle :

Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes, et nul objet au monde ne lui semblait digne d’être acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d’encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz. Ils étaient pauvres, car Wang-Fô troquait ses peintures contre une ration de bouillie de millet et dédaignait les pièces d’argent. Son disciple Ling, pliant sous le poids d’un sac plein d’esquisses, courbait respectueusement le dos comme s’il portait la voûte céleste, car ce sac, aux yeux de Ling, était rempli de montagnes sous la neige, de fleuves au printemps, et du visage de la lune d’été.

Ling n’était pas né pour courir les routes au côté d’un vieil homme qui s’emparait de l’aurore et captait le crépuscule. Son père était changeur d’or ; sa mère était l’unique enfant d’un marchand de jade qui lui avait légué ses biens en la maudissant parce qu’elle n’était pas un fils. Ling avait grandi dans une maison d’où la richesse éliminait les hasards. Cette existence soigneusement calfeutrée l’avait rendu timide : il craignait les insectes, le tonnerre et le visage des morts. Quand il eut quinze ans, son père lui choisit une épouse et la prit très belle, car l’idée du bonheur qu’il procurait à son fils le consolait d’avoir atteint l’âge où la nuit sert à dormir. L’épouse de Ling était frêle comme un roseau, enfantine comme du lait, douce comme la salive, salée comme les larmes. Après les noces, les parents de Ling poussèrent la discrétion jusqu’à mourir, et leur fils resta seul dans sa maison peinte de cinabre, en compagnie de sa jeune femme, qui souriait sans cesse, et d’un prunier qui chaque printemps donnait des fleurs roses. Ling aima cette femme au cour limpide comme on aime un miroir qui ne se ternirait pas, un talisman qui protégerait toujours. Il fréquentait les maisons de thé pour obéir à la mode et favorisait modérément les acrobates et les danseuses.

Une nuit, dans une taverne, il eut Wang-Fô pour compagnon de table. Le vieil homme avait bu pour se mettre en état de mieux peindre un ivrogne ; sa tête penchait de côté, comme s’il s’efforçait de mesurer la distance qui séparait sa main de sa tasse. L’alcool de riz déliait la langue de cet artisan taciturne, et Wang ce soir-là parlait comme si le silence était un mur, et les mots des couleurs destinées à le couvrir. Grâce à lui, Ling connut la beauté des faces de buveurs estompées par la fumée des boissons chaudes, la splendeur brune des viandes inégalement léchées par les coups de langue du feu, et l’exquise roseur des taches de vin parsemant les nappes comme des pétales fanés. Un coup de vent creva la fenêtre ; l’averse entra dans la chambre. Wang-Fô se pencha pour faire admirer à Ling la zébrure livide de l’éclair, et Ling, émerveillé, cessa d’avoir peur de l’orage.

Ling paya l’écot du vieux peintre : comme Wang-Fô était sans argent et sans hôte, il lui offrit humblement un gîte. Ils firent route ensemble ; Ling tenait une lanterne ; sa lueur projetait dans les flaques des feux inattendus. Ce soir-là, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n’étaient pas rouges, comme il l’avait cru, mais qu’ils avaient la couleur d’une orange prête à pourrir. Dans la cour, Wang-Fô remarqua la forme délicate d’un arbuste, auquel personne n’avait prêté attention jusque-là, et le compara à une jeune femme qui laisse sécher ses cheveux. Dans le couloir, il suivit avec ravissement la marche hésitante d’une fourmi le long des crevasses de la muraille, et l’horreur de Ling pour ces bestioles s’évanouit. Alors, comprenant que Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts.

Depuis des années, Wang-Fô rêvait de faire le portrait d’une princesse d’autrefois jouant du luth sous un saule. Aucune femme n’était assez irréelle pour lui servir de modèle, mais Ling pouvait le faire, puisqu’il n’était pas une femme. Puis WangFô parla de peindre un jeune prince tirant de l’arc au pied d’un grand cèdre. Aucun jeune homme du temps présent n’était assez irréel pour lui servir de modèle, mais Ling fit poser sa propre femme sous le prunier du jardin. Ensuite, Wang-Fô la peignit en costume de fée parmi les nuages du couchant, et la jeune femme pleura, car c’était un présage de mort. Depuis que Ling lui préférait les portraits que Wang- Fô faisait d’elle, son visage se flétrissait, comme la fleur en butte au vent chaud ou aux pluies d’été. Un matin, on la trouva pendue aux branches du prunier rose: les bouts de l’écharpe qui l’étranglait flottaient mêlés à sa chevelure ; elle paraissait plus mince encore que d’habitude, et pure comme les belles célébrées par les poètes des temps révolus. Wang-Fô la peignit une dernière fois, car il aimait cette teinte verte dont se recouvre la figure des morts. Son disciple Ling broyait les couleurs, et cette besogne exigeait tant d’application qu’il oubliait de verser des larmes.

Ling vendit successivement ses esclaves, ses jades et les poissons de sa fontaine pour procurer au maître des pots d’encre pourpre qui venaient d’Occident. Quand la maison fut vide, ils la quittèrent, et Ling ferma derrière lui la porte de son passé. Wang-Fô était las d’une ville où les visages n’avaient plus à lui apprendre aucun secret de laideur ou de beauté, et le maître et le disciple vagabondèrent ensemble sur les routes du royaume de Han.

Leur réputation les précédait dans les villages, au seuil des châteaux forts et sous le porche des temples où les pèlerins inquiets se réfugient au crépuscule. On disait que Wang-Fô avait le pouvoir de donner la vie à ses peintures par une dernière touche de couleur qu’il ajoutait à leurs yeux. Les fermiers venaient le supplier de leur peindre un chien de garde, et les seigneurs voulaient de lui des images de soldats. Les prêtres honoraient Wang-Fô comme un sage ; le peuple le craignait comme un sorcier. Wang se réjouissait de ces différences d’opinions qui lui permettaient d’étudier autour de lui des expressions de gratitude, de peur, ou de vénération.

Ling mendiait la nourriture, veillait sur le sommeil du maître et profitait de ses extases pour lui masser les pieds. Au point du jour, quand le vieux dormait encore, il partait à la chasse de paysages timides dissimulés derrière des bouquets de roseaux. Le soir, quand le maître, découragé, jetait ses pinceaux sur le sol, il les ramassait. Lorsque Wang était triste et parlait de son grand âge, Ling lui montrait en souriant le tronc solide d’un vieux chêne ; lorsque Wang était gai et débitait des plaisanteries, Ling faisait humblement semblant de l’écouter.

Un jour, au soleil couchant, ils atteignirent les faubourgs de la ville impériale, et Ling chercha pour Wang- Fô une auberge où passer la nuit. Le vieux s’enveloppa dans des loques, et Ling se coucha contre lui pour le réchauffer, car le printemps venait à peine de naître, et le sol de terre battue était encore gelé. A l’aube, des pas lourds retentirent dans les corridors de l’auberge ; on entendit les chuchotements effrayés de l’hôte, et des commandements criés en langue barbare. Ling frémit, se souvenant qu’il avait volé la veille un gâteau de riz pour le repas du maître. Ne doutant pas qu’on ne vînt l’arrêter, il se demanda qui aiderait demain Wang-Fô à passer le gué du prochain fleuve.

Les soldats entrèrent avec des lanternes. La flamme filtrant à travers le papier bariolé jetait des lueurs rouges ou bleues sur leurs casques de cuir. La corde d’un arc vibrait sur leur épaule, et les plus féroces poussaient tout à coup des rugissements sans raison. Ils posèrent lourdement la main sur la nuque de Wang- Fô, qui ne put s’empêcher de remarquer que leurs manches n’étaient pas assorties à la couleur de leur man- teau.

Soutenu par son disciple, Wang-Fô suivit les soldats en trébuchant le long des routes inégales. Les passants attroupés se gaussaient de ces deux criminels qu’on menait sans doute décapiter. A toutes les questions de Wang, les soldats répondaient par une grimace sauvage. Ses mains ligotées souffraient, et Ling désespéré regardait son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer.

Ils arrivèrent sur le seuil du palais impérial, dont les murs violets se dressaient en plein jour comme un pan de crépuscule. Les soldats firent franchir à Wang-Fô d’innombrables salles carrées ou circulaires dont la forme symbolisait les saisons, les points cardinaux, le mâle et la femelle, la longévité, les prérogatives du pouvoir. Les portes tournaient sur elles-mêmes en émettant une note de musique, et leur agencement était tel qu’on parcourait toute la gamme en traversant le palais de l’Est au Couchant. Tout se concertait pour donner l’idée d’une puissance et d’une subtilité surhumaines, et l’on sentait que les moindres ordres prononcés ici devaient être définitifs et terribles comme la sagesse des ancêtres. Enfin, l’air se raréfia ; le silence devint si profond qu’un supplicié même n’eût pas osé crier. Un eunuque souleva une tenture ; les soldats tremblèrent comme des femmes, et la petite troupe entra dans la salle où trônait le Fils du Ciel.

C’était une salle dépourvue de murs, soutenue par d’épaisses colonnes de pierre bleue. Un jardin s’épanouissait de l’autre côté des fûts de marbre, et chaque fleur contenue dans ses bosquets appartenait à une espèce rare apportée d’au-delà les océans. Mais aucune n’avait de parfum, de peur que la méditation du Dragon Céleste ne fût troublée par les bonnes odeurs. Par respect pour le silence où baignaient ses pensées, aucun oiseau n’avait été admis à l’intérieur de l’enceinte, et on en avait même chassé les abeilles. Un mur énorme séparait le jardin du reste du monde, afin que le vent, qui passe sur les chiens crevés et les cadavres des champs de bataille, ne pût se permettre de frôler la manche de l’Empereur.

Le Maître Céleste était assis sur un trône de jade, et ses mains étaient ridées comme celles d’un vieillard, bien qu’il eût à peine vingt ans. Sa robe était bleue pour figurer l’hiver, et verte pour rappeler le printemps. Son visage était beau, mais impassible comme un miroir placé trop haut qui ne refléterait que les astres et l’implacable ciel. Il avait à sa droite son Ministre des Plaisirs Parfaits, et à sa gauche son Conseiller des Justes Tourments. Comme ses courtisans, rangés au pied des colonnes, tendaient l’oreille pour recueillir le moindre mot sorti de ses lèvres, il avait pris l’habitude de parler toujours à voix basse.

– Dragon Céleste, dit Wang-Fô prosterné, je suis vieux, je suis pauvre, je suis faible. Tu es comme l’été ; je suis comme l’hiver. Tu as Dix Mille Vies ; je n’en ai qu’une, et qui va finir. Que t’ai-je fait? On a lié mes mains, qui ne t’ont jamais nui.

– Tu me demandes ce que tu m’as fait, vieux Wang-Fô ? dit l’Empereur.

Sa voix était si mélodieuse qu’elle donnait envie de pleurer. Il leva sa main droite, que les reflets du pavement de jade faisaient paraître glauque comme une plante sous-marine, et Wang-Fô, émerveillé par la longueur de ces doigts minces, chercha dans ses souvenirs s’il n’avait pas fait de l’Empereur, ou de ses ascendants, un portrait médiocre qui mériterait la mort. Mais c’était peu probable, car Wang-Fô jusqu’ici avait peu fréquenté la cour des empereurs, lui préférant les huttes des fermiers, ou, dans les villes, les faubourgs des courtisanes et les tavernes le long des quais où se querellent les portefaix.

– Tu me demandes ce que tu m’as fait, vieux Wang-Fô ? reprit l’Empereur en penchant son cou grêle vers le vieil homme qui l’écoutait. Je vais te le dire. Mais, comme le venin d’autrui ne peut se glisser en nous que par nos neuf ouvertures, pour te mettre en présence de tes torts, je dois te promener le long des corridors de ma mémoire, et te raconter toute ma vie. Mon père avait rassemblé une collection de tes peintures dans la chambre la plus secrète du palais, car il était d’avis que les personnages des tableaux doivent être soustraits à la vue des profanes, en présence de qui ils ne peuvent baisser les yeux. C’est dans ces salles que j’ai été élevé, vieux Wang-Fô, car on avait organisé autour de moi la solitude pour me permettre d’y grandir. Pour éviter à ma candeur l’éclaboussure des âmes humaines, on avait éloigné de moi le flot agité de mes sujets futurs, et il n’était permis à personne de passer devant mon seuil, de peur que l’ombre de cet homme ou de cette femme ne s’étendît jusqu’à moi. Les quelques vieux serviteurs qu’on m’avait octroyés se montraient le moins possible ; les heures tournaient en cercle ; les couleurs de tes peintures s’avivaient avec l’aube et pâlissaient avec le crépuscule. La nuit, quand je ne parvenais pas à dormir, je les regardais, et, pendant près de dix ans, je les ai regardées toutes les nuits. Le jour, assis sur un tapis dont je savais par cœur le dessin, reposant mes paumes vides sur mes genoux de soie jaune, je rêvais aux joies que me procurerait l’avenir. Je me représentais le monde, le pays de Han au milieu, pareil à la plaine monotone et creuse de la main que sillonnent les lignes fatales des Cinq Fleuves. Tout autour, la mer où naissent les monstres, et, plus loin encore, les montagnes qui supportent le ciel. Et, pour m’aider à me représenter toutes ces choses, je me servais de tes peintures. Tu m’as fait croire que la mer ressemblait à la vaste nappe d’eau étalée sur tes toiles, si bleue qu’une pierre en y tombant ne peut que se changer en saphir, que les femmes s’ouvraient et se refermaient comme des fleurs, pareilles aux créatures qui s’avancent, poussées par le vent, dans les allées de tes jardins, et que les jeunes guerriers à la taille mince qui veillent dans les forteresses des frontières étaient eux-mêmes des flèches qui pouvaient vous transpercer le cœur. A seize ans, j’ai vu se rouvrir les portes qui me séparaient du monde : je suis monté sur la terrasse du palais pour regarder les nuages, mais ils étaient moins beaux que ceux de tes crépuscules. J’ai commandé ma litière : secoué sur des routes dont je ne prévoyais ni la boue ni les pierres, j’ai parcouru les provinces de l’Empire sans trouver tes jardins pleins de femmes semblables à des lucioles, tes femmes dont le corps est lui-même un jardin. Les cailloux des rivages m’ont dégoûté des océans ; le sang des suppliciés est moins rouge que la grenade figurée sur tes toiles ; la vermine des villages m’empêche de voir la beauté des rizières ; la chair des femmes vivantes me répugne comme la viande morte qui pend aux crocs des bouchers, et le rire épais de mes soldats me soulève le coeur. Tu m’as menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n’est qu’un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes. Le royaume de Han n’est pas le plus beau des royaumes, et je ne suis pas l’Empereur. Le seul empire sur lequel il vaille la peine de régner est celui où tu pénètres, vieux Wang, par le chemin des Mille Courbes et des Dix Mille Couleurs. Toi seul règnes en paix sur des montagnes couvertes d’une neige qui ne peut fondre, et sur des champs de narcisses qui ne peuvent pas mourir. Et c’est pourquoi, Wang-Fô, j’ai cherché quel supplice te serait réservé, à toi dont les sortilèges m’ont dégoûté de ce que je possède, et donné le désir de ce que je ne posséderai pas. Et pour t’enfermer dans le seul cachot dont tu ne puisses sortir, j’ai décidé qu’on te brûlerait les yeux, puisque tes yeux, Wang-Fô, sont les deux portes magiques qui t’ouvrent ton royaume. Et puisque tes mains sont les deux routes aux dix embranchements qui te mènent au cour de ton empire, j’ai décidé qu’on te couperait les mains. M’as-tu compris, vieux Wang-Fô ?

En entendant cette sentence, le disciple Ling arracha de sa ceinture un couteau ébréché et se précipita sur l’Empereur. Deux gardes le saisirent. Le Fils du Ciel sourit et ajouta dans un soupir

– Et je te hais aussi, vieux Wang-Fô, parce que tu as su te faire aimer. Tuez ce chien.

Ling fit un bond en avant pour éviter que son sang ne vînt tacher la robe du maître. Un des soldats leva son sabre, et la tête de Ling se détacha de sa nuque, pareille à une fleur coupée. Les serviteurs emportèrent ses restes, et Wang-Fô, désespéré, admira la belle tache écarlate que le sang de son disciple faisait sur le pavement de pierre verte.

L’Empereur fit un signe, et deux eunuques essuyèrent les yeux de Wang-Fô.

– Écoute, vieux Wang-Fô, dit l’Empereur, et sèche tes larmes, car ce n’est pas le moment de pleurer. Tes yeux doivent rester clairs, afin que le peu de lumière qui leur reste ne soit pas brouillée par tes pleurs. Car ce n’est pas seulement par rancune que je souhaite ta mort ; ce n’est pas seulement par cruauté que je veux te voir souffrir. J’ai d’autres projets, vieux Wang-Fô. Je possède dans ma collection de tes oeuvres une peinture admirable où les montagnes, l’estuaire des fleuves et la mer se reflètent, infiniment rapetissés sans doute, mais avec une évidence qui surpasse celle des objets eux-mêmes, comme les figures qui se mirent sur les parois d’une sphère. Mais cette peinture est inachevée, Wang-Fô, et ton chefd’oeuvre est à l’état d’ébauche. Sans doute, au moment où tu peignais, assis dans une vallée solitaire, tu remarquas un oiseau qui passait, ou un enfant qui poursuivait cet oiseau. Et le bec de l’oiseau ou les joues de l’enfant t’ont fait oublier les paupières bleues des flots. Tu n’as pas terminé les franges du manteau de la mer, ni les cheveux d’algues des rochers. Wang-Fô, je veux que tu consacres les heures de lumière qui te restent à finir cette peinture, qui contiendra ainsi les derniers secrets accumulés au cours de ta longue vie. Nul doute que tes mains, si près de tomber, ne trembleront sur l’étoffe de soie, et l’infini pénétrera dans ton ouvre par ces hachures du malheur. Et nul doute que tes yeux, si près d’être anéantis, ne découvriront des rapports à la limite des sens humains. Tel est mon projet, vieux Wang-Fô, et je puis te forcer à l’accomplir. Si tu refuses, avant de t’aveugler, je ferai brûler toutes tes oeuvres, et tu seras alors pareil à un père dont on a massacré les fils et détruit les espérances de postérité. Mais crois plutôt, si tu veux, que ce dernier commandement n’est qu’un effet de ma bonté, car je sais que la toile est la seule maîtresse que tu aies jamais caressée. Et t’offrir des pinceaux, des couleurs et de l’encre pour occuper tes dernières heures, c’est faire l’aumône d’une fille de joie à un homme qu’on va mettre à mort.

Sur un signe du petit doigt de l’Empereur, deux eunuques apportèrent respectueusement la peinture inachevée où Wang-Fô avait tracé l’image de la mer et du ciel. Wang-Fô sécha ses larmes et sourit, car cette petite esquisse lui rappelait sa jeunesse. Tout y attestait une fraîcheur d’âme à laquelle Wang-Fô ne pouvait plus prétendre, mais il y manquait cependant quelque chose, car à l’époque où Wang l’avait peinte, il n’avait pas encore assez contemplé de montagnes, ni de rochers baignant dans la mer leurs flancs nus, et ne s’était pas assez pénétré de la tristesse du crépuscule. Wang-Fô choisit un des pinceaux que lui présentait un esclave et se mit à étendre sur la mer inachevée de larges coulées bleues. Un eunuque accroupi à ses pieds broyait les couleurs ; il s’acquittait assez mal de cette besogne, et plus que jamais Wang-Fô regretta son disciple Ling.

Wang commença par teinter de rose le bout de l’aile d’un nuage posé sur une montagne. Puis il ajouta à la surface de la mer de petites rides qui ne faisaient que rendre plus profond le sentiment de sa sérénité. Le pavement de jade devenait singulièrement humide, mais Wang-Fô, absorbé dans sa peinture, ne s’apercevait pas qu’il travaillait assis dans l’eau.

Le frêle canot grossi sous les coups de pinceau du peintre occupait maintenant tout le premier plan du rouleau de soie. Le bruit cadencé des rames s’éleva soudain dans la distance, rapide et vif comme un battement d’aile. Le bruit se rapprocha, emplit doucement toute la salle, puis cessa, et des gouttes tremblaient, immobiles, suspendues aux avirons du batelier. Depuis longtemps, le fer rouge destiné aux yeux de Wang s’était éteint sur le brasier du bourreau. Dans l’eau jusqu’aux épaules, les courtisans, immobilisés par l’étiquette, se soulevaient sur la pointe des pieds. L’eau atteignit enfin au niveau du ccxur impérial. Le silence était si profond qu’on eût entendu tomber des larmes.

C’était bien Ling. Il avait sa vieille robe de tous les jours, et sa manche droite portait encore les traces d’un accroc qu’il n’avait pas eu le temps de réparer, le matin, avant l’arrivée des soldats. Mais il avait autour du cou une étrange écharpe rouge.

Wang-Fô lui dit doucement en continuant à peindre:

– Je te croyais mort.

– Vous vivant, dit respectueusement Ling, comment aurais-je pu mourir ?

Et il aida le maître à monter en barque. Le plafond de jade se reflétait sur l’eau, de sorte que Ling paraissait naviguer à l’intérieur d’une grotte. Les tresses des courtisans submergés ondulaient à la surface comme des serpents, et la tête pâle de l’Empereur flottait comme un lotus.

– Regarde, mon disciple, dit mélancoliquement Wang-Fô. Ces malheureux vont périr, si ce n’est déjà fait. Je ne me doutais pas qu’il y avait assez d’eau dans la mer pour noyer un Empereur.Que faire ?

– Ne crains rien, Maître, murmura le disciple. Bientôt, ils se trouveront à sec et ne se souviendront même pas que leur manche ait jamais été mouillée. Seul, l’Empereur gardera au cœur un peu d’amertume marine. Ces gens ne sont pas faits pour se perdre à l’intérieur d’une peinture.

Et il ajouta:

-La mer est belle, le vent bon, les oiseaux marins font leur nid. Partons, mon Maître, pour le pays au-delà des flots.

-Partons, dit le vieux peintre.

Wang-Fô se saisit du gouvernail, et Ling se pencha sur les rames. La cadence des avirons emplit de nouveau toute la salle, ferme et régulière comme le bruit d’un coeur. Le niveau de l’eau diminuait insensiblement autour des grands rochers verticaux qui redevenaient des colonnes. Bientôt, quelques rares flaques brillèrent seules dans les dépressions du pavement de jade. Les robes des courtisans étaient sèches, mais l’Empereur gardait quelques flocons d’écume dans la frange de son manteau.

Le rouleau achevé par Wang-Fô restait posé sur la table basse. Une barque en occupait tout le premier plan. Elle s’éloignait peu à peu, laissant derrière elle un mince sillage qui se refermait sur la mer immobile. Déjà, on ne distinguait plus le visage des deux hommes assis dans le canot. Mais on apercevait encore l’écharpe rouge de Ling, et la barbe de Wang-Fô flottait au vent.

La pulsation des rames s’affaiblit, puis cessa, oblitérée par la distance. L’Empereur, penché en avant, la main sur les yeux, regardait s’éloigner la barque de Wang qui n’était déjà plus qu’une tache imperceptible dans la pâleur du crépuscule. Une buée d’or s’éleva et se déploya sur la mer. Enfin, la barque vira autour d’un rocher qui fermait l’entrée du large ; l’ombre d’une falaise tomba sur elle ; le sillage s’effaça de la surface déserte, et le peintre Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu que Wang- Fô venait d’inventer.

Marguerite Yourcenar , Nouvelles orientales, Comment Wang-Fô fut sauvé

Court-métrage réalisé par René Laloux en 1987.

Film d’animation réalisé à partir des dessins de toute beauté de l’auteur de BD Philippe Caza. Court-métrage est édité en complément dans le DVD du film d’animation de René Laloux, Gandahar.

 

 

 

 

Travaux d’écriture autour du texte de M. Yourcenar

 

 

 

Quelle question importante pose ce texte ?
 

sujet 1 (Argumentation)
Dans un paragraphe argumenté, vous défendrez le droit à l’imaginaire et le pouvoir de l’art de rendre la réalité parfois plus supportable (une quinzaine de lignes).  

 

 

Sujet 2 (Invention)  
Imaginez les réactions de l’Empereur après la « disparition » de Wang Fô.  
Il ne doit pas être dans un esprit de vengeance mais au contraire, ce qui vient d’arriver le pousse à changer son point de vue sur l’art et sur le réel… (30 à 40 lignes environ)  

 

Source http://almasoror.hautetfort.com/tag/comment+wang+fo+fut+sauvé Source  
   
“La première des nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, qui est aussi la seule qu’elle ait pris la peine de retravailler à l’intention d’un public spécifiquement enfantin, s’intitule Comment Wang Fo fut sauvée, et elle raconte l’histoire d’un peintre qui n’éprouve aucune intention de se rebeller ou de faire le moindre geste scandaleux. Profondément humble et respectueux des coutumes de son vieux pays, Wang Fo est un vagabond peintre, qui parcourt les routes et vit en vendant ses tableaux dans les villages et dans les villes. Or, sur l’ordre de l’empereur de Chine, il est arrêté et condamné à mort.  
“Cette nouvelle de Yourcenar, inspiré d’un conte chinois, m’évoque ce débat qui eut lieu entre deux journaux américains ; le premier avait établi une liste des plus beaux films du monde pour les enfants, parmi lesquels figurait les deux merveilleux films d’Albert Lamorisse, Crin Blanc et Le ballon rouge. Le second s’était insurgé, déclarant que les films de Lamorisse sont dangereux pour les enfants. En effet, ils leur font croire que le monde est teinté de magie, qu’il est d’une merveilleuse beauté, que l’aventure y est possible et que les rêves se réalisent. N’est-ce pas criminel de piéger ainsi des esprits fragiles, de les plonger dans une crédulité qui ne rendra leur découverte du vrai monde que plus cruel et destructrice ?  
Oh, mais, n’est-ce pas la puissance de l’art que de proposer une vision magique et magnifiée du monde ? Et cette beauté de Crin Blanc et du Ballon rouge, n’est-elle pas le nectar fabuleux qui sauvera les cœurs du désespoir ?”