• L’EXISTENCE HUMAINE ET LA CULTURE

NATURE &

Table of Contents

Téléchargez le cours

LA NATURE & L 'HOMME

 Qu’est-ce que l’homme ?

Gabriel Siino, 2015

Quelle place  l’homme  occupe-t-il dans la nature ?

Y-a-t-il des qualités essentielles et distinctives que l’on retrouve chez tous les membres de l’espèce humaine mais qui ne se retrouvent que chez elle ? 

Ou n’est-il qu’une espèce parmi les autres ?  

Comment  parvenir à  définir l’homme sans l’enfermer , le limiter ? Et d’ailleurs le peut-on ?

Un homme privé de la parole, de sa mémoire est-il encore un homme ?

Le biologique suffit-il à  définir l’humain ?

Existe-t-il une nature humaine ?  

L' Homme est-il unique ?

Texte d'ouverture : Albert Jacquard et l'Humanitude

Albert Jacquard, L’Héritage de la libertéDe l’animalité à l’humanitude

Ch.13. L’humanitude

(…) la vie de chacun participe à un grand dessein collectif, la construction de l’humanitude.

Léopold Senghor a exalté la « négritude », cet apport des cultures élaborées par les hommes à peau noire, dont tous les hommes bénéficient. L’humanitude, c’est l’apport de tous les hommes, d’autrefois ou d’aujourd’hui, à chaque homme. Ce n’est pas là poser sur l’homme un regard mystique ; c’est…  

tout au contraire accepter l’aboutissement d’une analyse aussi réaliste que possible de l’aventure qui a produit l’homme. Cette aventure a commencé il y a quelque dix ou quinze milliards d’années avec le Big Bang initial faisant apparaître l’ensemble des constituants de notre univers matériel. Au départ cet univers est relativement homogène, monotone. Mais peu à peu la loi centrale de son évolution produit ses effets. Lorsqu’une structure est, par chance, dotée d’une certaine complexité, elle est prête pour une éventuelle complexification : la complexité nourrit la complexification.

Dans notre petit coin d’univers, sur la planète Terre, cette loi s’est manifestée par l’histoire, longue maintenant de trois milliards et demi d’années, des structures dites « vivantes ». Le pouvoir de reproduction a permis d’accumuler les novations, de préserver les pouvoirs nouveaux apportés par l’aléatoire des mutations. L’apparition du mode de transmission par moitié du patrimoine de chacun a introduit une loterie dans le processus et permis la production, en routine, d’êtres toujours nouveaux. L’évolution du vivant peut être présentée comme une course à la complexité gagnée d’abord par les mammifères, puis parmi eux par les primates, enfin par Homo sapiens. Cette victoire résulte de la fabuleuse richesse de son système nerveux central : les quelque 1010 ou 1011 neurones  qui composent ce système sont liés entre eux par 1015 connexions, les synapses, et les performances de l’ensemble dépendent de la structure des réseaux peu à peu mis en place par la spécification du fonctionnement de ces synapses .

Des seuils quantitatifs sont, chez l’homme, dépassés. Ce dépassement a entraîné des mutations qualitatives. L’autostructuration liée à la complexité atteint un niveau tel que l’on peut définir chaque homme comme un être ayant reçu un don qui rend dérisoires tous les autres : la capacité de se faire des dons à lui-même. Grâce à cette richesse, l’interaction entre les hommes peut se développer. Chacun profite des informations ou des découvertes des autres ; les réseaux intérieurs qui se créent en lui sont complétés par les réseaux collectifs dont il fait partie. Un homme ne peut être défini seulement par les éléments qui le constituent, cellules ou organes, ni par les métabolismes dont ils sont le siège ; pour expliquer ses caractéristiques les plus essentielles, il faut tenir compte aussi des groupes sociaux, linguistiques, culturels dont il fait partie.

Collectivement, les hommes ont utilisé le cadeau que la nature fait à chaque individu pour s’attribuer de nouveaux pouvoirs. Par le langage, par l’écriture, par les mille canaux de la communication, c’est-à-dire de la mise en commun, ils ont peu à peu créé, et continuent à créer, un ensemble d’entités qui n’ont d’existence que par eux.

Ils ont interrogé le monde qui les entoure, et surtout ils se sont interrogés à son propos ; ils l’ont reconstruit au moyen de concepts qu’ils ont imaginés, force, masse, spin…, qui n’ont de sens que pour eux. Ils ont inventé des notions qui n’ont de valeur que pour eux, ainsi le bonheur ou la beauté. Un lever de soleil sur une montagne n’est qu’un ensemble de photons d’énergies variées provoquant des sensations colorées ; il n’est beau que si un homme le regarde. Ils se sont donné des objectifs, ont défini des exigences qui n’ont de signification que pour eux, ainsi la dignité, ou la liberté. Les événements que nous constatons autour de nous, qu’ils soient le résultat des cheminements rigoureux du déterminisme ou des loteries de l’aléatoire, qu’ils soient fatals ou imprévisibles, sont un résultat passif ; l’homme est, lui, capable, selon qu’il le décide ou l’accepte, d’être libre ou asservi.

Cet apport humain à l’univers, cette richesse qui n’existerait pas sans les hommes, et dont ils se gratifient les uns les autres, c’est cela l’humanitude.

La nature, par hasard ou par nécessité, peu importent les parts de ces deux ingrédients, a fabriqué sans préméditation, sans projet, l’humanité. Les hommes, capables de préméditation, pétris de projets, ont mis peu à peu en place tout un ensemble d’espoirs, d’angoisses, de compréhensions, de questions, qui n’existait pas dans l’apport de la nature, qui n’est pas inclus dans l’humanité, qui constitue l’apport propre de l’homme, l’humanitude.

Science et culture

Classiquement, cette richesse sécrétée par chaque groupe d’hommes est présentée sous deux titres : la science et la culture. Ce qui pose problème ici, c’est la conjonction et. Ce petit mot de deux lettres, source de tant d’ambiguïtés, représente-t-il une association ou une dissociation, une inclusion ou une exclusion ?

En fait, il n’est guère justifié de disjoindre ainsi les divers cheminements qui nous permettent de nous construire nous-mêmes. Cette construction nous amène à mettre au point des explications provisoires face aux questions que nous nous posons à propos de l’univers qui nous entoure et dont nous sommes un élément, c’est-à-dire à faire progresser ce que nous appelons la science.

Nos sens nous apportent de multiples informations, mais elles sont partielles, souvent incohérentes, ininterprétables en un premier temps. Où va le soleil pendant la nuit ? Chaque culture répond, car il faut une réponse : selon les uns, il meurt et un autre soleil renaît le lendemain ; selon d’autres, il s’enfonce dans la terre et va réchauffer les sources (qui sont, comme chacun peut, paraît-il, le constater, plus chaudes le matin que le soir)  ; pour d’autres encore, il va se cacher derrière la voûte opaque du ciel sur laquelle se déplacent les étoiles… L’effort scientifique consiste à imaginer une réponse capable de convaincre tous ceux qui acceptent un certain nombre de règles de raisonnement et de techniques de vérification. Cet effort permet une reconstruction de l’univers, non avec des objets, mais avec des concepts. L’homme invente des caractéristiques plus ou moins étranges, masse, force, vitesse, charges électriques… et constate d’étonnantes constances. Il édifie ainsi un modèle de l’univers, et ce modèle est parfois en contradiction avec les informations fournies par nos sens et modifie la façon même dont nous posons nos questions. En faisant du soleil une étoile immobile, en première approximation, dans l’espace, nous éliminons la question : que devient-il durant la nuit ? Mais surtout nous constatons que ce modèle, si imparfait qu’il soit, provisoire, partiel, nous permet d’agir avec efficacité, de modifier la réalité, de ne plus être soumis, mais de soumettre.

Cette reconstruction abstraite de l’univers, nous savons maintenant qu’elle sera sans fin. C’est là peut-être le plus beau cadeau de la science de notre siècle : les physiciens nous ont montré que jamais ne peut être épuisée la richesse d’une parcelle, même infime, du monde matériel ; les logiciens nous ont démontré que l’outil intellectuel utilisé pour cette représentation du réel, la logique, ne serait jamais achevé. Du coup, la science, que l’on pouvait imaginer apportant un jour une réponse à toute question, refermant ainsi le monde sur l’homme, se révèle une source inépuisable de questions nouvelles. Elle participera donc sans fin à l’enrichissement de l’humanitude.

Dans cette perspective, la dualité science-culture est aussi arbitraire que la dualité onde-particule des physiciens ; ceux-ci savent bien maintenant que l’objet qu’ils étudient n’est ni onde ni particule, mais que chacun de ces aspects peut être privilégié selon l’expérience que l’on réalise ou selon le discours que l’on tient. De même, l’« objet » qu’est l’humanitude, ou plutôt l’« objet » qu’est la construction sans limites de l’humanitude, peut être présenté comme la « science » lorsque l’on évoque les questions inlassablement posées à l’univers et les quelques réponses que l’homme a obtenues de lui, comme la « culture » lorsque l’on évoque les explications globales et les règles de vie que l’homme se donne à lui-même. Les concepts essentiels sont à la fois scientifiques et culturels.

Être un homme, c’est partager provisoirement cette richesse peu à peu accumulée ; c’est aussi y apporter sa propre contribution. Pour y parvenir, il est, bien sûr, nécessaire d’avoir reçu lors de notre conception le patrimoine génétique qui nous fait appartenir à l’espèce Homo sapiens. Mais cette condition n’est pas suffisante. Les outils fournis par la nature restent sans intérêt tant que d’autres hommes ne nous apprennent pas à les utiliser. Des hommes sont nécessaires pour, d’un petit d’homme, faire un homme, pour l’« éduquer ».

Bonus pour les curieux !

Darwin et la théorie de l’évolution…

Texte 2 : Blaise Pascal

 Blaise Pascal, (1623-1662)

Mathématicien, inventeur… cocréateur avec Fermat du calcul des probabilités, théorie des nombres, travaux sur la pression atmosphérique et l’équilibre des liquides…

A 19 ans, pour aider son père, il avait inventé la “Pascaline”, la première calculatrice ! 

 

A partir de 1652, il se consacre à   la rédaction d’une apologie de la religion chrétienne, inachevée et dont les fragments ont été publiés de façon posthume, sous le titre Pensées  

 Fragments 348  
 L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
 

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends.

Descartes et l'animal-machine (XVII°)

René Descartes (1596-1650) est un philosophe et mathématicien français.  

Descartes et l’animal-machine (XVII°)

Pour Descartes, l’homme se détache de la nature pour au moins deux raisons :

  • D’abord il la prend pour objet de connaissance.
  • Ensuite en tant qu’ être qui pense « Cogito ergo sum» («Je pense donc je suis»), il se pense comme sujet et non comme objet. Et à partir de là, il va échapper au «naturel», alors que l’animal lui, est vu comme agissant par instinct : il est donc proche d’un pur mécanisme : celui de l’horloge.              

Où l’homme est-il un animal comme les autres ? 

« Il n’y a aucune raison objective de considérer que les intérêts des êtres humains sont plus importants que ceux des animaux. Nous pouvons détruire les animaux plus facilement qu’ils ne peuvent nous détruire : c’est la seule base solide de notre prétention de supériorité. Nous valorisons l’art, la science et la littérature, parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les baleines pourraient valoriser le fait de souffler et les ânes pourraient considérer qu’un bon braiment est plus exquis que la musique de Bach. Nous ne pouvons le prouver, sauf par l’exercice de notre pouvoir arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière analyse, dépendent des armes de guerre. »
Bertrand RUSSELL
Philosophe, Mathématicien..(1872-1970)

Petit historique du rapport homme/animal 

La pensée grecque : Avec les pythagoriciens (disciples de Pythagore 572-500) la question se pose déjà d’un point de vue moral : Condamnation du sacrifice des animaux, partisans du  végétarisme.

Les pythagoriciens  croyaient en la réincarnation de l’âme après la mort, aussi bien dans le corps d’un humain que dans celui d’un animal. Donc, tuer et manger des animaux était inacceptable.


Aristote (384-322 av JC) s’interroge sur la différence entre l’homme et l’animal : Qu’est-ce qui les différencie ? Y-a-t-il entre eux une différence de degré ou de nature ?

Il met une certaine distance entre l’homme et l’animal. Il défend une différence de nature entre les deux.
 

Au Moyen-âge, pour des raisons religieuses, la relation homme/animal est hiérarchique. Mais ce qui est étonnant, c’est que l’on considère alors  que l’animal n’a  pas besoin d’êtredoué de raison pour être moralement responsable. On lui reconnait des actions volontaires et conscientes.  

D’où les procès d’animaux...

Les procès  intentés aux animaux pouvaient être collectifs  (  rongeurs, sauterelles, chenilles …) et lorsque les processions et autres pratiques de pénitence collective n’avaient pas fonctionné, les tribunaux ecclésiastiques instauraient des rituels de conjuration, de malédiction, d’exorcisme et même d’excommunication !

Pour les gros animaux, il y avait des procès     individuels …. Les tribunaux civils   jugeaient les animaux coupables de crimes individuels. Le propriétaire de l’animal n’était pas tenu pour responsable. La question de la responsabilité des animaux, liée à celle de savoir s’ils avaient, ou non, une âme, était sujette à de nombreux débats…  

 

AU XVIIe siècle  : L’animal-machine

l’animal est assimilé à un automate insensible. Dans sa théorie des animaux-machines, René Descartes (1596-1650) assimile les animaux à des automates qui ne ressentent pas la douleur. Il reconnaît que leur comportement ressemble à celui des hommes, mais pour lui, les animaux sont différents en ceci qu’ils ne possèdent pas d’âme consciente et rationnelle émanant de Dieu. Les animaux sont considérés comme des êtres irresponsables ne pouvant pas être soumis à la punition (la souffrance) infligée par Dieu en représailles de leurs péchés.


 

Au XVIIIe siècle :

Cette vision mécaniste de l’animal va disparaitre.  

Les philosophes vont insister sur la souffrance animale. L’argument de ces philosophes, et de Rousseau notamment, est la capacité de souffrir commune aux hommes et aux animaux, sur laquelle ils se basent pour leur attribuer des droits. 

En plaçant la sensibilité à la source des droits naturels, Rousseau inclut tous les êtres pouvant souffrir dans la communauté morale.

L’argument est repris par le philosophe Jeremy Bentham dans son Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) qui marque un tournant :  “La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? » déclare Bentham  

 

Au XIX°

Charles Darwin avec sa théorie des espèces remet totalement en question la différence de nature entre l’homme et l’animal jusqu’ici avancée pour justifier l’exploitation des animaux par l’homme. Pour lui, il n’y a qu’une différence de degré entre l’homme et l’animal .

 

Au XX° Siècle :

 Après la guerre de 1939-1945 un parallèle est établi entre les pratiques du nazisme et l’exploitation industrielle des animaux  remettant ainsi en cause nos pratiques envers les animaux. Horkheimer note l’ignorance volontaire commune qu’elles suscitent : « il y a un lien entre l’attitude inconsciente à l’égard des actions honteuses dans les Etats totalitaires et l’indifférence envers les cruautés perpétrées sur les animaux, présente même dans les Etats libres. Les deux phénomènes s’alimentent de l’adhésion tacite des masses à tout ce qui se passe normalement. »

Par ailleurs, les connaissances apportées par l’éthologie ces dernières années montrent que l’animal est capable d’apprentissage, d’adaptation, et d’une forme de conscience… (voir vidéos ci-dessous)

 

P.T Chardin, Le Singe antiquaire, 18°
Procès d'animaux au moyen-âge

Bon appétit…

Comment concevons-nous la Nature ?

Petite définition

La nature désigne donc , au sens le plus général, l’ensemble des entités et des processus dont  l’existence est indépendante de l’homme.

On peut ainsi dire que la nature est tout ce qui se fait sans l’homme, ainsi que tout ce qui existerait si l’homme n’existait pas et n’avait jamais                        existé.

Il faudra donc différencier  causalité naturelle et causalité humaine

« C’est elle qui est première dans la mesure où c’est toujours par  opposition à la nature que les distinctions sont faites. »

Martin Heidegger  

La nature vue par René Descartes (XVII°)

L’œuvre scientifique de Descartes poursuit, à la suite de Galilée, la construction d’une nouvelle compréhension de la nature : non plus comme une Déesse toute puissante, telle que pouvait se la représenter la mythologie antique, mais comme un système mécanique possédant un fonctionnement réglé, immuable et compréhensible.

Mais je ne veux pas différer plus longtemps à vous dire par quel moyen la Nature seule pourra démêler la confusion du Chaos dont j’ai parlé, et quelles sont les lois que Dieu lui a imposées. Sachez donc, premièrement, que par la Nature je n’entends point ici quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble, et sous cette condition que Dieu continue de la conserver en la même façon qu’il l’a créée. Car de cela seul qu’il continue ainsi de la conserver, il suit de nécessité qu’il doit y avoir plusieurs changements en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, être proprement attribués à l’action de Dieu, parce qu’elle ne change point, je les attribue à la Nature ; et les règles suivant lesquelles se font ces changements, je les nomme les lois de la Nature. Pour mieux entendre ceci, souvenez‑vous qu’entre les qualités de la matière nous avons supposé que ses parties avaient eu divers mouvements dès le commencement qu’elles ont été créées, et outre cela qu’elles s’entre‑touchaient toutes de tous côtés, sans qu’il y eût aucun vide entre eux. D’où il suit, de nécessité, que dès lors, en commençant à se mouvoir, elles ont commencé aussi à changer et à diversifier leurs mouvements par la rencontre l’une de l’autre : et ainsi que, si Dieu les conserve par après en la même façon qu’il les a créées, il ne les conserve pas au même état : c’est‑à‑dire que Dieu agissant toujours de même, et par conséquent produisant toujours le même effet en substance, il se trouve, comme par accident, plusieurs diversités en cet effet. Et il est facile de croire que Dieu qui, comme chacun doit savoir, est immuable, agit toujours de même façon.

René Descartes, Traité du Monde, 1664.

La nature vue par Baruch Spinoza

Selon Spinoza, Dieu n’est pas distinct de la nature : « deus sive natura ». Cependant, il existe deux acceptions de la nature. En tant que principe créateur, ordonnateur du monde créé, elle est Dieu et « nature naturante », en tant qu’ensemble des êtres et des lois créés par Dieu, elle est nature « naturée ».

Chapitre VIII- De la Nature naturante

Avant de passer à quelque autre sujet, nous diviserons maintenant brièvement la Nature totale, savoir en Nature naturante et Nature naturée. Par Nature naturante nous entendons un être que par lui-même, sans avoir besoin d’aucune autre chose que lui-même (tels les attributs que nous ayons jusqu’ici signalés), nous concevons clairement et distinctement, lequel être est Dieu. (…)

Quant à la Nature naturée, nous la diviserons en deux, une universelle et l’autre particulière. L’universelle se compose de tous les modes qui dépendent immédiatement de Dieu ; nous en traiterons dans le chapitre suivant. La particulière se compose de toutes les choses particulières qui sont causées par les modes universels. De sorte que la Nature naturée, pour être bien conçue, a besoin de quelque substance.

Baruch Spinoza, Court Traité de Dieu, de l’homme et de la béatitude, 1660, trad. C.Appuhn.

Spinoza refuse de penser, comme Descartes le fait, que l’homme dispose d’un statut séparé des autres êtres de la nature. Contre l’idéal de se rendre « comme maître et possesseur de la nature », Spinoza répondra que l’homme n’est pas « un empire dans un empire », il est englobé dans la nature. Il n’existe donc pas d’extériorité de l’homme par rapport à la nature, pas plus qu’entre la nature et Dieu : « la puissance de Dieu et la puissance de la nature sont identiques ». Cependant, la définition de Dieu ici n’est pas celle de la religion, il est impersonnel et s’exprime sur deux modes :

  1. Dieu comme principe créateur de tout l’être est la nature naturante
  2. Dieu, comme l’ensemble des principes nécessaires et des êtres créés, est la nature naturée. Dieu n’est pas séparable de la nature : deus sive natura (Dieu, ou la nature).

 

La nature vue par Galilée

La philosophie est écrite dans cette immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’univers, mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre La langue est à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur.

Galilée, L’Essayeur, 1623

La nature vue par Galilée Hannah Arendt

Hannah Arendt (1906-1975) est une philosophe américaine d’origine juive allemande. Elle fait ses études en Allemagne, où elle devient l’élève notamment de Heidegger. En 1933, elle quitte son pays au moment où l’arrivée au pouvoir des nazis menace la vie des personnes juives. Elle se réfugie d’abord en France puis aux États‑Unis . Elle y vivra jusqu’à sa mort.

Ce qui caractérise tous les processus naturels c’est qu’ils se produisent sans l’aide de l’homme, les choses naturelles sont celles qui ne sont pas « fabriquées», qui poussent toutes seules. (le sens authentique du mot « nature » qu’on le fasse dériver de la racine latine nasci,naître, ou qu’on le fasse remonter à son modèle grec, physis, qui vient de phycin,naître,croître).

À la différence des productions de la main de l’homme, qui doivent être réalisées étape par étape et dans lesquelles le processus de fabrication est entièrement distinct de l’existence de l’objet fabriqué, l’existence de la chose naturelle n’est pas séparée du processus par lequel elle vient à l’être, elle lui est en quelque sorte identique: la graine contient, et en un sens, elle est déjà l’arbre, et l’arbre cesse de exister lorsque cesse le processus de croissance par lequel il est né. Si nous considérons ces processus par rapport à la finalité humaine, qui a un commencement voulu et une fin déterminée, ils ont un caractère d’automatisme. Nous appelons automatique tous les mouvements qui sont chaînes d’eux-mêmes et par conséquent échappent aux interventions voulues et ordonnées.

Anna Arendt, La Condition de l’homme moderne, 1958

 

Comment Arendt différencie-t-elle objets naturels et objets culturels ?

 

 

L’homme doit-il obéir à la nature ?

Texte de Marc Aurele

Le stoïcisme entend enseigner un « art de vivre » dont le principal objectif est d’accorder sa propre existence avec le cours de la nature tout entière.

Il faut toujours se rappeler ces points : quelle est la nature du tout, et quelle est la mienne ; quel rapport lie celle‑ci à celle‑là ; quelle partie de l’univers je suis et quel il est ; et que personne ne t’empêche de toujours agir et parler conséquemment à la nature, dont tu fais partie. […]

 

Estime que tu es digne de toute parole, de toute action conforme à la nature. Ne te laisse pas détourner par les critiques ou les propos qui peuvent en résulter ; mais s’il est bien de faire cette action, de dire cette parole, ne t’en juge pas indigne. Ceux‑là ont leur propre guide intérieur et ils obéissent à leurs propres instincts. Ne t’en inquiète pas, mais va droit ton chemin, guidé par ta nature propre et la nature universelle. Toutes deux suivent une voie unique.

Marc Aurèle, Pensées pour moi‑même, 170‑180, trad. A.-I. Trannoy.

Texte de Nietzsche

Nietzsche critique ici l’idéal stoïcien de vivre selon la nature. Loin d’être un modèle idéal, la nature n’est‑elle pas plutôt un contre‑modèle devant inspirer la crainte et le rejet, et non la conformation ?

C’est « conformément à la nature » que vous voulez vivre ! Ô nobles stoïciens, quelle duperie est la vôtre ! Imaginez une organisation telle que la nature, prodigue sans mesure, indifférente sans mesure, sans intentions et sans égards, sans pitié et sans justice, à la fois féconde, et aride, et incertaine, imaginez l’indifférence elle‑même érigée en puissance,

— comment pourriez‑vous vivre conformément à cette indifférence ? Vivre, n’est-ce pas précisément l’aspiration à être différent de la nature ? La vie ne consiste‑t‑elle pas précisément à vouloir évaluer, préférer, à être injuste, limité, autrement conformé ?

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, 1886, trad. H. Albert.

Existe-il une nature humaine ?

Texte J.J Rousseau

Jean-Jacques Rousseau

J.J Rousseau

(1712 à Genève -1778 à Ermenonville)  Ecrivain, philosophe et musicien genevois de langue française. Il est l’un des plus illustres philosophes du siècle des Lumières et l’un des pères spirituels de la Révolution
 

Mais (…) sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation c’est la faculté de se perfectionner; , au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents, tout ce que sa perfectibilité * lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme ; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même, et de la nature.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’Inégalité parmi les Hommes, Première Partie

 

Texte de Rousseau

Texte J.P Sartre

J.P Sartre (1905-1980)

Ecrivain et philosophe français. Il a profondément marqué le vie intellectuelle et politique de la 2° moitié du XX°. Pour lui, l’homme est libre, et même « condamné à être libre », responsable. En fait l’homme est condamné à choisir sa vie et à s’engager.
 

“S’il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n’est pas par hasard que les penseurs d’aujourd’hui parlent plus volontiers de la condition de l’homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l’ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l’univers. Les situations historiques varient: L’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c’est la nécessité pour lui d’être dans le monde, d’y être au travail, d’y être au milieu d’autres et d’y être mortel… Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu’ils se présentent tous comme un essai pour franchir ces limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s’en accommoder.”

Jean-Paul SARTRE, L’Existentialisme est un humanisme p.67,69  

Texte de Sartre

La condition humaine

Texte Albert Camus

Albert Camus est né en 1913, en Algérie. C’est à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt, qu’Albert Camus passe son enfance et son adolescence, sous le double signe, qu’il n’oubliera jamais, de la pauvreté et de l’éclat du soleil méditerranéen. Philosophe, romancier, journaliste…C’est un homme engagé. Il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1957 et meurt en 1960 dans un accident de voiture.
 

Camus et le mythe de Sisyphe

Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.

On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l’est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever. C’est le prix qu’il faut payer pour les passions de cette terre.

On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci, on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

A. Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942

 

Texte de Camus

Texte 6 : Emmanuel KANT

Emmanuel KANT

Philosophe allemand (1724-1804). Kant a exercé une influence considérable sur l’idéalisme allemand, la philosophie analytique, la phénoménologie et la philosophie postmoderne. Son œuvre, considérable et diverse est centrée autour des trois Critiques, à savoir la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculté de juger
 

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense.

E. KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique

 

Texte de Kant

Nietzsche et le surhomme

Peut‑on mener une existence naturelle ?

Marc Aurèle , empereur et philosophe stoïcien. (121 – 180)

 

Texte Marc-Aurele

Les stoïciens considère qu’il y a un ordre du monde que nous ne pouvons qu’accepter. e 

 Il faut toujours se rappeler ces points : quelle est la nature du tout, et quelle est la mienne ; quel rapport lie celle‑ci à celle‑là ; quelle partie de l’univers je suis et quel il est ; et que personne ne t’empêche de toujours agir et parler conséquemment à la nature, dont tu fais partie. […]

 Estime que tu es digne de toute parole, de toute action conforme à la nature. Ne te laisse pas détourner par les critiques ou les propos qui peuvent en résulter ; mais s’il est bien de faire cette action, de dire cette parole, ne t’en juge pas indigne. Ceux‑là ont leur propre guide intérieur et ils obéissent à leurs propres instincts. Ne t’en inquiète pas, mais va droit ton chemin, guidé par ta nature propre et la nature universelle. Toutes deux suivent une voie unique.

 

Marc Aurèle, Pensées pour moi‑même,  

Marc-Aurele

« Poursuis droit ton chemin, en te laissant conduire par ta propre nature et la nature universelle : toutes deux suivent une unique voie. »

Into the wild...

Où le douloureux retour à la nature…

Le Robison de Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique

Robinson est un trés bon exemple de tentative (forcée) de retour à la nature… 

Ce qui est intéressant c’est que  si le Robinson de Defoe choisit de retourner dans la “civilisation”, celui de M. Tournier, lui. décide de rester après bien des questionnements

Texte Jon Elster

 On ne peut-être naturel que sans le vouloir…

 Certains états mentaux et sociaux […] sont des états que l’on ne peut jamais atteindre par l’intelligence ou la volonté, car le fait même de s’y essayer interdit de réussir. […]

. L’obsession de Stendhal est de devenir naturel. […] Mais cette idée est contradictoire, puisque l’intentionalité du désir de paraître indifférent est incompatible avec l’absence d’intentionalité qui définit l’indifférence. Une incohérence du même type est illustrée par le passage suivant : « Pour être aimable, je n’ai qu’à vouloir ne pas le paraître ». Cela est certainement vouloir quelque chose qui ne peut pas être voulu. […] Stendhal n’essaye pas de faire impression sur les gens en mimant des qualités qu’il ne possède pas. Il veut faire impression en étant ou en devenant un certain type de personne – une personne qui ne se soucierait pas de faire impression.
Jon Elster, Le Laboureur et ses enfants, 1983 

Texte Merleau-Ponty

MERLEAU-PONTY

 Philosophe français (1908 -1961) 

Distinguer nature et culture chez l’homme supposerait que nous puissions différencier ce que nous avons acquis de ce qui nous est inné !

Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions.

Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque  qui pourraient servir à définir l’homme.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945)

"On ne nait pas homme, on le devient"...
ERASME
XVI° siècle

Pour les humanistes du XVI°, l’œuvre de la nature doit être achevée par l’œuvre de l’éducation, conçue comme une préparation rationnelle à la vie active : « On ne naît pas homme on le devient », proclame Érasme.  

Texte Beauvoir

Simonde de Beauvoir
Philosophe & écrivaine
1908-1986

Quelques siècles plus tard , Simone de Beauvoir écrira  dans Le Deuxième sexe : “On ne nait pas femme, on le devient”…

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. Seule la médiation d’autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu’il existe pour soi, l’enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. Chez les filles et les garçons, le corps est d’abord le rayonnement d’une subjectivité, l’instrument qui effectue la compréhension du monde : c’est à travers les yeux, les mains, non par les parties sexuelles qu’ils appréhendent l’univers. Le drame de la naissance, celui du sevrage se déroulent de la même manière pour les nourrissons des deux sexes ; ils ont les mêmes intérêts et les mêmes plaisirs ; la succion est d’abord la source de leurs sensations les plus agréables ; puis ils passent par une phase anale où ils tirent leurs plus grandes satisfactions des fonctions excrétoires qui leur sont communes ; leur développement génital est analogue ; ils explorent leur corps avec la même curiosité et la même indifférence ; du clitoris et du pénis ils tirent un même plaisir incertain ; dans la mesure où déjà leur sensibilité s’objective, elle se tourne vers la mère : c’est la chair féminine douce, lisse élastique qui suscite des désirs sexuels et ces désirs sont préhensifs ; c’est d’une manière agressive que la fille, comme le garçon, embrasse sa mère, la palpe, la caresse ; ils ont la même jalousie s’il naît un nouvel enfant ; ils la manifestent par les mêmes conduites : colères, bouderie, troubles urinaires ; ils recourent aux mêmes coquetteries pour capter l’amour des adultes. Jusqu’à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n’y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n’est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c’est que l’intervention d’autrui dans la vie de l’enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée.

En fait, il n’y a pas l’homme d’un côté et la nature de l’autre . Il est un produit de la nature,il en fait partie. Il est régi par les lois de la nature au même titre que n’importe quelle autre espèce.

Pourtant le naturel s’oppose généralement au culturel. Et l’on a tendance à considérer que seul l’homme acquiert une culture, c’est à dire des acquis (techniques, langagiers,  artistiques) qui se transmettent d’une génération à l’autre. On sait aujourd’hui, grâce aux découvertes en éthologie que les espèces animales sont aussi capables d’apprentissage, que les corbeaux communiquent entre eux pour se prévenir d’un danger, que les éléphants se reconnaissent dans un miroir et que chez certaines espèces, il y a des pratiques qui s’apparentent aux rites funéraires. Alors, qu’est-ce que l’homme a de particulier ? 

Il est un être doté  d’une intelligence qui lui permet d’adapter son environnement, de se rendre « comme maitre et possesseur de la nature »(Descartes). Mais en réalité, il suffit de voir les effets dévastateurs d’un ouragan pour comprendre que ce pouvoir est très limité…

Pourtant l’homme est semble-t-il le seul à pouvoir imaginer aller sur la lune et y aller !

Se pourrait-il qu’il soit dans la nature de l’homme d’être un être de culture ?  En fait la culture lui serait aussi naturelle que de voler pour les oiseaux…

Il y aura donc une grande difficulté, voire une impossibilité à distinguer ce qui appartient à la nature et ce qui appartient à la culture chez l’homme. Merleau-Ponty, ou François Jacob le soulignent.(Voir textes).

Pour être heureux, faut-il retourner à la nature ?

 

On voit souvent le retour à la nature comme le retour à une vie authentique… Dans ces temps troublés, beaucoup y voit   la possibilité d’un avenir différent, loin de la société anxiogène et technologique dans laquelle nous évoluons.   Pour beaucoup, la nature est ainsi l’espace qui rend possible une existence meilleure et accomplie, faisant de la nature plus qu’un idéal : une norme à suivre. Mais peut‑on réellement mener une existence naturelle ? Et à quel prix ?

Texte Rousseau et l’Etat de nature

“Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce (1) indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.La métallurgie et l’agriculture furet les deux arts dot “

J e a n – J a c q u e s   R o u s s e a u , D i s c o u r s  s u r  l ‘ o r i g i n e  e t  l e s fondements de l’inégalité des hommes (1755)

Cet idéal de la nature originaire est présent dans les grandes sagesses antiques. Epicure indique, par exemple, que la sagesse consiste à trier nos désirs pour sélectionner ceux qui sont naturels et nécessaires. Le stoïcisme en est une autre illustration. Selon Épictète, la nature humaine permet à tout homme de devenir progressivement ce que sa nature lui fixe comme objectif ; en ce sens, la culture n’est que la poursuite de l’intention naturelle. L’homme est alors conçu comme « l’animal raisonnable », maître de lui, puisque sa vertu contrôle ses désirs.

Dans le christianisme, on retrouve l’idée d’une nature perdue, édénique, dont nous avons été chassés pour rejoindre une nature de second ordre qu’il faut soumettre. En effet, telle est la tâche que Dieu fixe à l’homme : « dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et tout animal qui se meut sur terre » (La Bible, Genèse 1-28).

Texte : D’Holbach, une régression ?

On prétend que le sauvage est un être plus heureux que l’homme civilisé. Mais en quoi consiste son bonheur et qu’est-ce qu’un Sauvage ? c’est un enfant vigoureux, privé de ressources, d’expériences, de raison, d’industrie, qui souffre continuellement la faim et la misère, qui se voit à chaque instant forcé de lutter contre les bêtes, qui d’ailleurs ne connaît d’autre loi que son caprice, d’autres règles que ses passions du moment, d’autre droit que la force, d’autre vertu que la témérité. C’est un être fougueux, inconsidéré, cruel, vindicatif, injuste, qui ne veut point de frein, qui ne prévoit pas le lendemain, qui est à tout moment exposé à devenir la victime, ou de sa propre folie, ou de la férocité des stupides qui lui ressemblent.     

La Vie Sauvage ou l’état de nature auquel des spéculateurs chagrins ont voulu ramener les hommes, l’âge d’or si vanté par les poètes, ne sont dans le vrai que des états de misère, d’imbécillité, de déraison. Nous inviter d’y rentrer, c’est nous dire de rentrer dans l’enfance, d’oublier toutes nos connaissances, de renoncer aux lumières que notre esprit a pu acquérir : tandis que, pour notre malheur, notre raison n’est encore que fort peu développée, même dans les nations les plus civilisées.

[…] Les partisans de la Vie Sauvage nous vantent la liberté dont elle met à portée de jouir, tandis que la plupart des nations civilisées sont dans les fers. Mais des sauvages peuvent-ils jouir d’une vraie liberté ? Des êtres privés d’expériences et de raison, qui ne connaissent aucun motif pour contenir leurs passions, qui n’ont aucun but utile, peuvent-ils être regardés comme des êtres vraiment libres ? Un Sauvage n’exerce qu’une affreuse licence, aussi funeste pour lui- même, que nuisible pour les malheureux qui tombent en son pouvoir. La liberté entre les mains d’un être sans culture et sans vertu, est une arme tranchante entre les mains d’un enfant.

D’HOLBACH 

Texte Une utopie ?

Devenant incapable d’identifier ce qui dépend du naturel et ce qui dépend du culturel, l’homme contemporain peut être conduit à vivre un rapport illusoire à la nature. La nostalgie de la nature perdue, l’idéal du naturel retrouvé dans l’assiette ou dans le folklore rural, le fantasme de la nature vierge s’affichent sur nos écrans ou font le succès d’un présumé « retour à la nature ». Les sociologues Daniel Léger et Bertrand Hervieu indiquent que derrière ce fantasme du retour se cache une aspiration éthique, car le naturel est identifié à ce qui est bon par essence. L’homme moderne et désorienté cherche donc moins à fuir un monde technique qu’à redéfinir ce que peut être une vie bonne, préoccupation centrale de l’éthique.

Qui, aujourd’hui, entre deux métros, ne rêve de vivre à la campagne ? Qui ne rêve deretrouver, loin des miasmes et de la frénésie urbaine, cette vie simple, en harmonie avec la nature qu’on prête aux paysans d’autrefois ? Nostalgies du village où tout le monde se connaissait, nostalgies d’un travail où l’on voyait, où l’on palpait ce qu’on faisait, nostalgies de ces savoirs fondamentaux – désormais enfouis ou dévalués – qui permettaient de maîtriser son univers, nostalgies d’une sagesse qui savait placer l’homme dans la nature et non pas contre elle… nostalgies d’un monde où chacun, connu comme le fils d’Untel et Unetelle, avait ses racines…

Repoussoir hier, le monde rural est aujourd’hui un fantastique réservoir de fantasmes3. Des fantasmes qui font vendre : à défaut de vie verte, on achète « naturel », « bio » ou « rétro »… Des fantasmes qui font vivre : ceux pour qui l’horizon de l’existence, c’est la maison, ou la retraite à la campagne… Des fantasmes suffisamment mobilisateurs pour conduire des gens comme vous et nous à abandonner leur emploi, leurs perspectives de carrière, leur genre de vie pour se risquer à l’artisanat ou à l’agriculture… Immigrants de l’utopie, non parce que leur démarche serait nécessairement irréaliste ou farfelue, mais parce que leur refus du quotidien et leur rêve d’un avenir autre s’expriment dans cette tentative pour retrouver, loin des villes, un Âge d’Or que le progrès, l’industrie, le mirage productiviste ont, selon eux, détruit. […]

Danièle Léger et Bertrand Hervieu, Le retour à la nature, © Éditions du Seuil, 1979.

“L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par la culture”
Edgar Morin
Sociologue

Avons‑nous des devoirs envers la nature ?

Texte Hans Jonas

Face aux enjeux écologiques de l’époque moderne, Hans Jonas propose une reformulation de l’impératif catégorique kantien  prenant en considération la responsabilité humaine envers la nature et le vivant.(Voir le cours sur la technique)

La nature en tant qu’objet de la responsabilité humaine est certainement une nouveauté à laquelle la théorie éthique doit réfléchir. Quel type d’obligation s’y manifeste ? […] Et si le nouveau type de l’agir humain voulait dire qu’il faut prendre en considération davantage que le seul intérêt « de l’homme  » – que notre devoir  s’étend plus loin et que la  limitation de toute éthique passée ne vaut plus ? […]

Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » ; ou simplement : « Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre » ; ou encore, formulé de nouveau positivement : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir ».

Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979, trad. J. Greisch, © Flammarion, 2013.

Michel Serres

Il distingue deux rapports antagonistes de l’homme envers la nature et propose ainsi l’adoption d’un contrat qui lierait les hommes à la nature de manière symbiotique, c’est‑à‑dire dans une association organique réciproque considère qu’il est temps de fonder un contrat naturel qui place l’homme en situation de symbiote et non plus de parasite. Le parasite habite son hôte en lui prélevant des ressources sans partage, jusqu’à produire son épuisement et sa mort éventuelle. Inversement le symbiote entre dans une relation de don et de contre-don avec son hôte. Ce modèle des échanges entre l’homme et son environnement peut produire un usage de la nature non destructif, au bénéfice mutuel de l’humanité et de son milieu de vie.

 

Retour donc à la nature ! Cela signifie : au contrat exclusivement social ajouter la passation d’un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour l’écoute admirative, la réciprocité, la contemplation et le respect, ou la connaissance ne supposerait plus la propriété, ni l’action la maîtrise, ni celles-ci leurs résultats aux conditions stercoraires.Contrat d’armistice dans la guerre objective, contrat de symbiose : le symbiote admet le droit de l’hote, alors que le parasite–notre statut actuel– condamne à mort celui qu’il pille et qu’il habite sans prendre conscience qu’à terme il se condamne lui-même à disparaître.

Le parasite prend tout et ne donne rien; L’hote donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l’homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit.

 

Le droit peut‑il sauver la nature ?

Devant les multiples dommages causés par les pollutions et le dérèglement climatique, les initiatives juridiques et citoyennes se multiplient dans le monde, favorisant l’émergence d’une véritable justice environnementale.

C’est une première mondiale dans l’histoire du droit. Coup sur coup, au mois de mars 2017, deux fleuves se sont vu attribuer une personnalité juridique. En Nouvelle‑Zélande, le fleuve Whanganui, troisième plus long cours d’eau du pays, a été reconnu « entité vivante ayant le statut de personne morale » par le Parlement. À l’instar des personnes mineures, il s’est vu affecter deux tuteurs légaux qui défendront ses intérêts. En Inde, c’est le Gange et l’un de ses affluents, la rivière Yamuna, tous deux sacrés, qui sont devenus des sujets de droit. Cette décision prise par la Haute Cour de l’État himalayen de l’Uttarakhand doit permettre de combattre plus efficacement la pollution provoquée par les rejets industriels et les égouts. […]

Cette idée de nature‑personne existe déjà en Amérique latine. La nouvelle Constitution de l’Équateur, adoptée en 2008, reconnaît la nature comme un sujet de droit : droit d’être respectée, droit d’être restaurée en cas de dommage…[…] La Bolivie a quant à elle voté en

2011 une loi sur la « Terre Mère », la « Pachamama », qui envisage tous les bénéfices de la nature pour ellemême et pas seulement pour les services qu’elle rend à l’être humain. […]

Laure Cailloce, « Le droit peut‑il sauver la nature ? », CNRS Le Journal, mai 2017.

 

En guise de conclusion

Êtres de culture , les hommes peuvent-ils être naturels ? A quoi ressemblent-ils quand ils essaient de l’être et que veut dire « être naturel »? 

Pour Diogène de Sinope, c’était rejeter toute forme de règle, toute soumission à la société humaine.

Pour lui, puisque  les cultures,   varient d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, c’est qu’elles sont arbitraires et corruptrices. Il n’y a donc qu’une voie possible, se conformer à la nature universelle[1] et  imiter les animaux. Diogène prône donc le rejet de toute règle:   il vit dans un tonneau, dit à l’empereur Alexandre venu le rencontrer de s’écarter de son soleil, mange avec les mains, urine et aboie comme un chien, se masturbe en public,  mendie, et ne respecte aucune opinion.  

Mais est-cela que respecter la nature de l’homme si précisément sa nature est précisément d’être un  être de culture ?

Et qu’adviendrait-il de l’homme si chacun se laissait aller à ses penchants ? Freud par exemple considérera la civilisation (la culture) comme étant le seul barrage à notre agressivité naturelle qui nous pousse à éliminer, utiliser, détruire notre prochain !

A vous d’y réfléchir….

LA CULTURE & L' HOMME

CULTURE

Rappelons que la culture est « l’ensemble des acquisitions faites par les hommes et le fait de les acquérir » mais qu’elle est aussi « un ensemble de normes collectives propre à un groupe ».

La culture : Emission Arte

François Jacob

François JACOB

Biologiste, prix Nobel de médecine en 1965 pour ses travaux sur la génétique. Il est notamment l’auteur de Le Jeu des possibles, 1981

Texte de F. Jacob

Tout enfant normal possède à la naissance la capacité de grandir dans n’importe quelle communauté, de parler n’importe qu’elle langue, d’adopter n’importe quelle religion, n’importe quelle convention sociale. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c’est que le programme génétique met en place ce qu’on pourrait appeler des structures d’accueil qui permettent à l’enfant de réagir aux stimuli venus de son milieu, de chercher et repérer des régularités, de les mémoriser puis de réassortir les éléments en combinaisons nouvelles. Avec l’apprentissage, s’affinent et s’élaborent peu à peu ces structures nerveuses. C’est par une interaction constante du biologique et du culturel pendant le développement de l’enfant que peuvent mûrir et s’organiser les structures nerveuses qui sous-tendent les performances mentales. Dans ces conditions, attribuer une fraction de l’organisation finale à l’hérédité et le reste au milieu n’a pas de sens. Pas plus que de se demander si le goût de Roméo pour Juliette est d’origine génétique ou culturelle. Comme tout organisme vivant, l’être humain est génétiquement programmé, mais il est programmé pour apprendre. Tout un éventail de possibilités est offert par la nature au moment de la naissance. Ce qui est actualisé se construit peu à peu pendant la vie par l’interaction avec le milieu.
 

Texte J.P Sartre

Jean-Paul SARTRE

Philosophe et écrivain français   (1905 – 1980)   

Connu pour son engagement politique et comme père de l’existentialisme, son nom et sa vie sont liés à la philosophe Simone de Beauvoir. Sartre est également l’auteur de romans et de pièces de théâtre  ( Huis-clos, Les Mains sales, Les Mouches…)   

L’existentialisme athée, que je représente, (…) déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme (1946)

 

Texte J.J Rousseau

Si beaucoup ont vu dans les progrès  de la civilisation, la promesse d’une humanité meilleure (La plupart des philosophes des Lumières notamment), d’autres comme J.J Rousseau voit là une source de corruption et de malheur. Partant du postulat que l’homme est naturellement bon et que c’est la société qui le corrompt, voici ce qu’ écrit Rousseau :

Jean-Jacques ROUSSEAU

1712 à Genève – 1778 à Ermenonville, est un écrivain, philosophe et musicien genevois de langue française.

Il est l’un des plus illustres philosophes du siècle des Lumières et l’un des pères spirituels de la Révolution, même s’il se distingue par la vision pessimiste qu’il a de la société et du progrès.. 

L’homme sauvage et l’homme civilisé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations que ce qui fait le bonheur suprême de l’un réduirait l’autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté, il ne veut que vivre et rester oisif, et l’ataraxie même du Stoïcien n’approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire le citoyen toujours actif sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations toujours plus laborieuses : il travaille jusqu’à la mort, il y court même pour se mettre en état de service, on renonce à la vie pour acquérir l’immortalité. Il fait sa cour aux grands qu’il hait et aux riches qu’il méprise, il n’épargne rien pour obtenir l’honneur de les servir, il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection, et fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de les partager. Quel spectacle pour un Caraïbe, que les travaux pénibles et enviés d’un Ministère Européen ! Combien de morts cruelles ne préfèrerait pas cet indolent sauvage à l’horreur d’une pareille vue qui souvent n’est pas même adoucie par le plaisir de bien faire ? Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit, qu’il apprît qu’il y a une sorte d’hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent être heureux et contents d’eux-mêmes, sur le témoignage d’autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même ; l’homme sociable toujours hors de lui ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, II

A priori, on pourrait penser que la civilisation nous rend meilleur au sens où elle nous permet d’accéder à la connaissance, de soigner, de faciliter la vie des hommes… Certes, il y a à n’en pas douter des aspects positifs. Mais sommes-nous pour autant plus humains ?

L’Histoire récente où non tendrait à nous faire penser que non… 

Particularismes culturels et ethnocentrisme

Il n’y a pas une culture mais des cultures. Et l’homme a bien du mal à considérer que celui qui ne vit pas comme lui, est néanmoins un homme d’une égale importance.

Entre relativisme absolu et ethnocentrisme, où se situer ? 

L'ethnocentrisme

Ethnocentrisme

Etymologie de « ethnocentrisme »: du grec ethnos, nation, tribu, et du latin centrum, centre. L’ethnocentrisme consiste à juger les autres cultures en fonction de la notre. Il correspond aux différentes formes que prend le refus de la diversité des cultures. Donc un ensemble de représentations, de croyances, de savoir-faire, de coutumes acquis en tant que membre de telle ou telle société, de telle ou telle communauté et non en tant que membre de l’espèce humaine. On parlera donc de culture occidentale, africaine, orientale…

Les hommes ont mis d’autres hommes en esclavage, les ont traités plus mal que des bêtes, ont douté de leur appartenance à l’humanité, ont exterminé ou tenté de le faire- des peuples entiers, au nom de l’homme, de la religion, de croyances, coutumes…. En quelque sorte, au nom de la culture !

Mythe Cherokee sur l’origine des « races ».

Le Créateur a créé l’homme de la manière suivante : il a d’abord construit un four, puis modelé des figurines en pâte, de forme humaine, qu’il mit à cuire. Il sortit la première trop tôt ; d’elle allaient descendre les Blancs. Il retira la seconde à point : d’une belle couleur brune, elle allait être l’ancêtre des Indiens. Contemplant son oeuvre, il oublia de sortir la troisième ; cette figurine trop cuite, on le devine, était le premier Noir.

 

La culture a produit des cultures diverses qui n’arrivent pas toujours à faire bon ménage… Et qui voient parfois en l’Autre un être inférieur, plus proche de l’animal que de lui.

Les zoos humains et leurs variants

Les expositions coloniales furent organisées au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle dans les pays européens ( Première en France: 1906 à Marseille) Elles avaient pour but de montrer aux habitants de la Métropole les différentes facettes des colonies.

Les expositions coloniales donnaient lieu à des reconstitutions spectaculaires des environnements naturels et des monuments d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie.

La mise en situation d’habitants des colonies, souvent déplacés de force, les fera plus tard qualifier de zoos humains 

 « L’expérience nous prouve, malheureusement, combien il faut de temps avant que nous considérions comme nos semblables les hommes qui diffèrent de nous par leur aspect extérieur et par leurs coutumes. »   
Charles Darwin
Théorie de l’évolution des espèces

Sur le racisme et  l’ethnocentrisme…. 

La controverse de Valladolid

La controverse de Valladolid  : Tous les hommes sont-ils des hommes ?

La Controverse de Valladolid :

En 1550, soixante ans après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, le roi d’Espagne, Charles-Quint, convoque une controverse(1) dans un couvent de Valladolid. Une question fondamentale va être débattue : les Indiens du Nouveau-Monde sont-ils des hommes comme les autres ? En conséquence, méritent-ils d’être traités comme des humains ou sont-ils nés pour être soumis ?

En présence d’un légat du pape, le cardinal Roncieri, d’un représentant de Charles-Quint et devant une assemblée attentive, le chanoine Sepulveda et le dominicain Las Casas s’opposent parfois violemment. Pour Sepulveda, il existe dans le monde des sous catégories d’humains, faites pour être dominées, les Indiens sont nés pour être des esclaves ; pour Las Casas, les Indiens sont des hommes, « nos frères », créatures de Dieu.

 

Ce qu’il faut retenir de la controverse de Valladolid

La controverse de Valladolid illustre la position ethnocentrique de l’Europe à l’époque de la Renaissance et des grandes découvertes. Convaincus d’être des nations civilisées, les états d’Europe ont voulu imposer leur vision du monde et de Dieu au Nouveau Monde. Cette controverse illustre ce que disait Edgar Morin, à savoir que nous ne reconnaissons pas à tous les hommes le statut d’homme.

 

De l’ethnocentrisme au relativisme...

Qu’est-ce que le relativisme ? 

En simplifiant beaucoup, c’est l’idée qu’aucune culture ne peut être dite supérieure à une autre : chaque culture répond, par des moyens différents, à des problèmes différents. C’est l’idée défendue  par Levi-Strauss dans Race et Histoire.

Ce relativisme a toutefois des limites dont nous traiterons ensuite. 

Texte Levi-Strauss

Claude LEVI-STRAUSS

Claude Lévi-Strauss, (1908-2009)  est un anthropologue et ethnologue français qui a grandement influencé les sciences humaines et sociales dans la seconde moitié du xxe siècle.  

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

(…) Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. (…) Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Lévi-Strauss, Race et histoire (1952), chap. 3

Montaigne

MONTAIGNE

Michel de montaigne Michel de Montaigne, (Michel Eyquem, seigneur de Montaigne), 1533- 1592 est un philosophe et moraliste de la Renaissance.

Dans ses Essais (1572-1592) il fait le projet de se peindre soi-même pour instruire le lecteur « Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence. » Il s’interroge sur l’homme et affirme que « Chaque homme porte la forme entière, de l’humaine condition. »

 

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai, il semble que nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. […]

Montaigne, Les Essais, XVI°

Quelques citations

 

ALAIN (XX°)

« Chacun de nous est vêtu de la civilisation, il ne se connait point dans la nudité de l’animal ».

 

BACON (XVII°)

 “On ne commande à la nature qu’en lui obéissant.” 

Bacon, Novum Organum, 1620, introduction.

 

DIDEROT (XVIII°)

“L’homme n’est qu’un effet commun, – le monstre qu’un effet rare ; tous les deux également naturels, également nécessaires ; également dans l’ordre universel et général…”

Diderot, Le Rêve de D’Alembert, 1769

“Voulez-vous savoir l’histoire abrégée de presque toute notre misère ? La voici. Il existait un homme naturel : on a introduit au-dedans de cet homme un homme artificiel ; et il s’est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.”

Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, 1773  

HEGEL (XIX°)

Nier le donné naturel en soi »   et hors de soi  , c’est s’affirmer comme homme et comme un être humain qui ne répète pas ce qu’il est comme l’animal , qui ne laisse pas les choses telles qu’elles sont. Construire, c’est détruire; devenir, c’est cesser d’être ce qu’on est. » 

KANT (XVIII°)

“La nature, c’est l’existence des choses, en tant qu’elle est déterminée selon des lois universelles.”

Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future, § 14, trad. L. Guillermit, Vrin, 1986, p. 61.

LEVI-STRAUSS (XX°)

 « Le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie », Race et Histoire

MERLEAU-PONTY (XX°)

“Ce qui définit l’homme n’est pas la capacité de créer une seconde nature, – économique, sociale, culturelle -, au-delà de la nature biologique, c’est plutôt celle de dépasser les structures créées pour en créer d’autres.”

Maurice Merleau-Ponty, La Structure du comportement, 1942, PUF, coll. Quadrige, 2000.

MONTAIGNE (XVI°)

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai, il semble que nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. »

Montaigne, Les Essais, (1580-1595), livre Ier, chapitre XXXI

 

MORIN (XX°)

“L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture.”

Edgar Morin (sociologue), Le paradigme perdu : la nature humaine, Seuil, coll. Points Essais, 1979, p. 222.

 

ROUSSEAU (XVIII°)

« Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir jusqu’à un certain point de tout ce qui tend à la détruire. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, alors que  l’homme concourt aux siennes en qualité d’agent libre. »

SARTRE (XX°)

“Ce que nous nommons liberté, c’est l’irréductibilité de l’ordre culturel à l’ordre naturel.”
Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, 1960, Gallimard, p. 96.

SPINOZA (XVII°)

  “La Nature n’agit pas pour une fin ; cet Etre éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature, agit avec la même nécessité qu’il existe.”
Spinoza, Éthique, 1677, préface de la partie IV 

“Cela appartient à l’essence de la chose, qui fait que, cela étant donné, la chose est donnée; et que cela étant ôté, la chose est nécessairement ôtée.”

LE COURS ET LES FICHES EN TELECHARGEMENT