F. Pessoa, Bureau de tabac

Fernando Pessoa (1888-1935)(Alvaro de Campos), Bureau de Tabac

 

 

Fernando Pessoa a laissé à la postérité près de trente mille pages de textes, touchant à tous les genres (excepté le roman), dont certaines ne paraîtront que plusieurs années après sa disparition en 1935. Ces milliers de pages de littérature dont les langues (Portugais et Anglais) s’exercent aussi bien en vers qu’en prose témoignent d’un écrivain protéiforme et soucieux de métaphysique. Sa renommée mondiale mais posthume il la doit pour beaucoup aux « hétéronymes »[1], ces poètes « survenus » en lui-même lors d’une expérience singulière de création qu’il dit avoir vécue le 8 mars 1914 et qu’il a rapportée en détail dans une lettre adressée à son ami Casais Monteiro. Ce « jour triomphal » marque l’entrée en scène de quatre poètes : Alberto Caiero, Alvaro de Campos, Ricardo Reis et Fernando Pessoa « orthonyme », c’est-à-dire lui-même, qui naît « en réaction » à ces « hétéronymes ». Quatre personnalités littéraires aussi différentes les unes des autres que le sont leurs œuvres respectives. Quatre pensées, quatre voix, quatre langages poétiques. Des masques de poètes qui cachent une personnalité trouble.

 Fernando Pessoa n’était donc pas un seul écrivain mais une multitude d’écrivains à lui seul ;   on a recensé en tout quelques 72 avatars de l’auteur. Cette multiplicité de je fictifs   est une pratique précoce chez Fernando Pessoa :

Dès mon enfance, en effet, j’ai eu tendance à m’environner d’un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais existé. (…) Je me souviens ainsi de celui qui, me semble-t-il, a été mon premier hétéronyme ou, plutôt, ma première relation inexistante – un certain Chevalier de Pas, héros de mes six ans, pour lequel j’écrivais des lettres par lui à moi-même adressées.

 S’inventer autre permet à Fernando Pessoa d’exorciser, de vivre, ou du moins d’exprimer, d’affirmer, toutes les virtualités d’êtres contradictoires et frustrés qui parlent en lui ; de se vivre lui-même comme un autre, pour se vivre tout entier ; mieux, pour se réaliser dans tous les sens du terme .

          Les personnages-poètes de Pessoa sont des figures qui n’existent que par la poésie à l’image de leur créateur. Ce sont des voix qui disent chacune à leur façon la vacuité de l’existence, la difficulté sinon l’impossibilité d’être au monde et d’être à soi-même autrement que par la création, la poésie, autrement dit, l’Art : « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas »

Caiero, Campos et Reis ne sont pas des pseudonymes de l’écrivain portugais, ou de simples rôles ou masques qu’endossait Pessoa pour se trouver ou se dépasser comme artiste : ce sont des figures de poètes, des personnages avec des attributs, une physionomie, une biographie :

 

Je leur ai fabriqué des âges, des vies. Ricardo Reis est né en 1887 (…) à  Porto, il est médecin et se trouve actuellement au Brésil. Alberto Caiero est né en 1889 et mort en 1915 ; il est né à Lisbonne mais a vécu presque toute sa vie à la campagne. Il n’avait pas de métier et presque pas d’instruction. Álvaro de Campos est né à Tavira le 15 octobre 1890 (…). Lui est, vous le savez, ingénieur naval (de Glasgow), mais il est maintenant à Lisbonne en activité. Caiero était de taille moyenne et, bien que réellement fragile (il est mort tuberculeux) ne paraissait pas aussi fragile qu’il l’était. Ricardo Reis est un peu, mais très peu, plus petit, plus corpulent, mais sec. Álvaro de Campos est grand (1,75 m – 2cm de plus que moi), maigre et tend un peu à se voûter. Tous sont rasés – Caiero est blond clair, yeux bleus, Reis vaguement brun mat, Campos entre le blanc et le brun, un vague type de juif portugais, mais les cheveux raides, avec une raie sur le côté, un monocle, Caiero, je l’ai dit, n’a presque pas eu d’instruction – juste l’école primaire ; il a perdu très tôt son père et sa mère, et est resté chez lui, vivant de petits revenus. Il vivait avec une vieille tante, sa grand-tante. Ricardo Reis, élevé dans un collège de jésuites est, je l’ai dit, médecin ; il vit au Brésil depuis 1919, après s’être expatrié volontairement parce qu’il était monarchiste. C’est un latiniste par l’éducation qui lui a été donnée, et un semi-helléniste par ce qu’il a appris seul. Álvaro de Campos a fait des études banales au lycée, puis il a été envoyé en Ecosse pour y devenir ingénieur, d’abord mécanicien, puis naval. Pendant des vacances, il a fait un voyage en Orient et en a ramené « Opiário ». Le latin lui a été enseigné par un oncle de la Beira, qui était prêtre.[31]

 

Les hétéronymes ne sont donc pas simplement des voix désincarnées, ils ont été modelés par Pessoa comme de véritables personnages 

 


[1]Se dit de mots formant ensemble une structure sémantique (par exemple frère et sœur ou bien capitaine, lieutenant, général, etc.).
 Dans la traduction d’une langue à une autre, se dit de mots de sens très voisin mais ne dénotant pas exactement la même réalité (par exemple le français fleuve et l’anglais river).
 Pseudonyme auquel un écrivain a cherché à donner une existence concrète, en lui prêtant une biographie, une œuvre, une évolution distincte de la sienne propre.


 

Bureau de Tabac (écrit sous l’hétéronyme Álvaro de Campos, 1928 ) 

 

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.
 
Fenêtres de ma chambre,
Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres dont personne ne sait qui il est
(Et si on le savait, que saurait-t-on ?)
Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
Une rue innaccessible à toutes pensées,
Réelle au delà du possible, certaine au-delà du secret,
Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,
Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,
Avec le destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.
 
Aujourd’hui je suis  vaincu comme si je savais la vérité.
Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir
Et n’avais d’autre intimité avec les choses
Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la route devenant
Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet
A l’intérieur de ma tête,
Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à l’instant du départ.
 
Aujourd’hui, je suis perplexe, comme celui qui a pensé, trouvé puis oublié.
Aujourd’hui je suis divisé entre la loyauté que je dois au Tabac d’en face, chose réelle au-dehors,
Et la sensation que tout est rêve, chose réelle au-dedans.
 
J’ai tout raté.
Comme je n’avais fait aucun projet, ce tout n’était peut-être rien.
J’ai enjambé la formation qu’on m’a donnée
Par la fenêtre de derrière.
Et je me suis enfui à la campagne, plein d’espoirs.
Mais là, je n’ai trouvé que de l’herbe et des arbres;
Quand il y avait des gens, ils étaient pareils aux autres.
 
Je quitte la fenêtre, je m’assieds sur une chaise.
A quoi penser ?
 
 
Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas qui je suis ?
Etre qui je pense ? Je pense être tant de choses !
Mais il y en a tant qui pensent être la même chose qu’ils ne peuvent pas être aussi nombreux !
 
Un génie ? En ce moment
Cent mille cerveaux se prennent en rêve, comme moi, pour des génies.
Et l’histoire n’en retiendra peut-être pas un seul;
Tant de conquêtes à venir ne produiront que du fumier.
Non, je ne crois pas en moi.
Dans tous les asiles, il existe des malades rendus fous par de telles certitudes !
Comment serais-je plus sûr, comment serais-je moins sûr, moi qui n’ai pas de certitudes ?
Non, pas même en moi…
Dans combien de mansardes et de non-mansardes du monde
N’y a-t-il à cette heure de génies-pour-eux-mêmes qui rêvent ?
Combien d’aspirations hautes, nobles et lucides –
Oui, vraiment hautes, nobles et lucides –
Mais peut-être réalisables,
Combien verront la lumière du vrai soleil et trouveront la moindre audience ?
Le monde est à celui qui est né pour le conquérir
Et non à celui qui rêve de pouvoir le conquérir, même s’il a raison.
J’ai rêvé plus que Napoléon n’a conquis.
J’ai serré sur mon coeur hypothétique plus d’humanité que le Christ.
J’ai conçu en secret des philosophies qu’aucun Kant n’a écrites.
Mais je suis, et resterai peut-être toujours, celui de la mansarde
Que pourtant je n’habite pas;
Je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
Je serai toujours celui qui avait des dispositions;
Je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvre la porte au pied d’un mur sans porte,
Qui chantait la chanson de l’Infini dans un poulailler,
Celui qui entendait la voix de Dieu au fond d’un puits bouché.
 


 

Croire en moi ? Non, je ne crois à rien.
Que la nature déverse sur ma tête ardente
Son soleil, sa pluie, le vent qui me décoiffe.
Quant au reste, qu’il vienne, qu’il vienne s’il doit venir ou qu’il ne vienne pas.
Esclaves cardiaques des étoiles,
Nous conquérons le monde avant de sortir de notre lit;
Mais nous nous éveillons, il est opaque,
Nous nous levons, il est étranger,
Nous sortons de chez nous, il est la terre entière,
Plus le système solaire, plus la Voie Lactée, plus l’Indéfini.
 
 
 
(Mange des chocolats, petite,
Mange des chocolats !
Dis-toi que toute métaphysique est chocolats.
Dis-toi que toutes les religions n’en apprennent pas plus que la confiserie.
Mange, petite sale, mange !
Si je pouvais manger des chocolats avec autant de conviction !
Mais, moi je pense, et quand j’enlève le papier d’argent -une simple feuille d’étain-
Je jette tout par terre comme j’ai jeté ma vie.)
 
Qu’au moins reste l’amertume de ce que je ne serai jamais.
Dans la calligraphie rapide de ces vers,
Portiques en ruine sur l’Impossible.
Qu’au moins je me voue un mépris sans larmes,
Au moins noble par ce geste large : jeter en vrac
Le linge sale que je suis dans l’écoulement des choses
Et je me retrouve sans chemise.
 
(…)
Qui que tu sois, quoi que tu sois, si tu peux m’inspirer, inspire-moi !
Mon coeur est un seau vidé.
 
Comme ceux qui invoquent les esprits invoquent les esprits,
J’invoque moi-même et je ne trouve rien.
 


 

Je vais à la fenêtre, je vois la rue avec une précision absolue.
Je vois les boutiques, je vois les trottoirs, je vois les voitures qui passent,
Je vois les êtres vivants, habillés, qui se croisent,
Je vois les chiens qui existent eux-aussi,
Et tout cela me pèse, comme une condamnation à l’exil,
Et tout cela m’est étranger, comme tout le reste.)
 
J’ai vécu, j’ai étudié, j’ai aimé, j’ai même crû,
Et il n’est pas de mendiant aujourd’hui que je n’envie pour la seule raison qu’il n’est pas moi.
Je regarde tous les haillons, les plaies et le mensonge,
Et je pense : peut-être n’as-tu jamais vécu, ni étudié, ni aimé, ni cru
(On peut rendre tout cela réel, sans rien faire de tout ça);
Peut-être n’as-tu jamais existé, comme un lézard dont on a coupé la queue,
Et la queue du lézard continue d’agiter.
 
J’ai fait de moi ce que je ne savais pas,
Et ce que je pouvais faire de moi, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On m’a tout de suite pris pour qui je n’étais pas, je n’ai pas démenti, je me suis perdu.
Quand j’ai voulu arracher le masque,
Il me collait au visage.
Quand je l’ai retiré, je me suis regardé dans la glace,
J’avais déjà vieilli.
J’étais saoul à ne plus savoir enfiler le domino que je n’avais pas enlevé.
J’ai jeté le masque et j’ai couché au vestiaire
Comme un chien toléré par la direction
Parce qu’il est inoffensif
Et je vais écrire cette histoire pour prouver que je suis sublime.
 
 
Essence musicale de mes vers inutiles,
Si je pouvais te reconnaître comme une chose que j’aurais créée,
Et qui ne me laisserait pas toujours face au Tabac d’en face,
Foulant aux pieds la conscience de me sentir exister,
Comme un tapis où trébuche un ivrogne
Ou un paillasson sans valeur volé par des gitans.
 
Mais le patron du Tabac apparaît à la porte, il reste sur la porte.
Je l’observe dans une fausse position, le cou endolori
Dans une fausse perception, l’âme meurtrie.
Il mourra, je mourrai.
Il laissera son enseigne, je laisserai mes vers.
Un jour, son enseigne disparaîtra, mes vers disparaîtront.
Plus tard mourra la rue où se touvait l’enseigne
Et la langue dans laquelle furent écrits ces vers.
Puis mourra la planète tournante où c’est passé tout ça.
Sur d’autres satellites, d’autres systèmes, quelque chose qui ressemble à des hommes
Continuera à faire des choses qui ressemblent à des vers,
A vivre sous des choses qui ressemblent à des enseignes,
Toujours une chose en face de l’autre,
Toujours une chose aussi inutile que l’autre,
Toujours l’impossible aussi stupide que le réel,
Toujours le mystère au fond, aussi sûr que le sommeil du mystère en surface,
Toujours ça ou toujours autre chose, ou ni l’un ni l’autre.
 
Mais un homme entre au Tabac (pour acheter du tabac ?)
D’un coup, la réalité plausible s’abat sur moi.
Je me redresse, plein d’énergie, convaincu, humain.
J’ai l’intention d’écrire ces vers où je dis le contraire.
 
J’allume une cigarette à la pensée de les écrire,
Je savoure dans la cigarette le flottement de toute pensées.
Je suis des yeux la fumée, comme si elle était une route
Et, dans un éclair de sensibilité et de clairvoyance,
Je jouis d’être libéré de toutes spéculations,
Soudain conscient que la métaphysique n’est que l’effet d’une indisposition.
 
Ensuite je me renverse sur ma chaise
Et je continue à fumer.
Tant que le destin me l’accordera je continuerai à fumer.
 
(Si j’épousais la fille de ma blanchisseuse
Je serais peut-être heureux).
Là-dessus je quitte ma chaise. Je vais à la fenêtre.
 
L’homme est sorti du Tabac (il range la monnaie dans sa poche ?)
Mais je le connais : c’est Estève-n’a-pas-de-métaphysique.
(Le patron du Tabac apparaît à la porte).
Comme par un instinct divin, Estève s’est retourné et m’a vu.
Il m’a fait un signe de la main, j’ai crié Salut Estève! et à nouveau
L’Univers s’est reconstitué pour moi sans idéal et sans espoir et le patron du Tabac m’a souri
  

Autres oeuvres de Fernando Pessoa

Extraits de Le Livre de l’intranquilité

J’ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j’ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l’histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J’ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l’océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu’ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n’a jamais dit – c’est de tout cela que s’est formée la conscience sensible avec laquelle j’ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l’autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l’enfant qu’elle n’a jamais eu, ce qui n’a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là – tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s’en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d’un mouvement grandiose l’accompagnement grâce auquel je dormais tout cela. 


 

Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même; et combien l’ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l’espoir qui se brise perpétuellement dans l’obscurité, avec un bruit sourd d’écume résonnant dans les profondeurs! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l’abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l’émotion en marées hautes! 

Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion; et l’océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer… 

Qui d’entre nous sait seulement ce qu’il pense, ou ce qu’il désire? Qui sait ce qu’il est pour lui-même? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent par cela même qu’elles ne peuvent exister! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, sans qu’elles aient jamais été! Telle une voix s’élevant de cette paix de tout son long étendue, l’enroulement des vagues explose et refroidit, et l’on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible. 

Combien je meurs si je sens pour toute chose! Et combien je sens lorsque j’erre ainsi, humain et incorporel, le c?ur immobile comme peut l’être le rivage – et tout l’océan de tout, dans cette nuit où nous vivons, vient briser ses hautes vagues pour refroidir ensuite, moqueur, durant ma promenade nocturne, ma promenade éternelle au bord de la mer… 


Tout se répond. La lecture des classiques, qui ne parlent jamais de soleils couchants, m’a rendu intelligibles bien des couchants, dans toutes leurs nuances. Il existe un rapport entre la compétence syntaxique, qui permet de distinguer les différentes valeurs des êtres (?), des sons et des formes, et l’aptitude à comprendre le moment où le bleu du ciel, en fait, est vert, et quelle part de jaune peut renfermer le vert-bleu du ciel. 

C’est au fond la même chose, que l’aptitude à distinguer et celle à “subtiliser”. Sans syntaxe, pas d’émotion durable. L’immortalité est une fonction de grammairien. 


J’ai réfléchi aujourd’hui – lors d’une pause dans mes sensations – au genre de prose qui est la mienne. En somme, comment est-ce que j’écris? J’ai vu, comme bien d’autres, ma volonté pervertie par le désir de posséder un système et une norme. Certes, j’ai écrit bien avant d’avoir l’un ou l’autre; mais, en cela non plus, je ne diffère guère des autres. 

M’analysant cet après-midi, je m’aperçois que mon système stylistique repose sur deux principes, et tout aussitôt, suivant la bonne règle de nos bons classiques, j’érige ces deux principes en règles fondamentales de tout art d’écrire: dire ce que l’on éprouve exactement comme on l’éprouve – clairement si c’est clair; obscurément si c’est obscur; confusément si c’est confus; et bien comprendre que la grammaire n’est jamais qu’un outil, et non pas une loi. 

Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement: “Cette jeune fille a l’air d’un garçon.” Un autre être humain, tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler, c’est dire, dira d’elle: “Cette jeune fille est un garçon.” Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, ce luxe de la pensée, dira d’elle: “Ce garçon.” Quant à moi, je dirai: “Cette garçon”, violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Ainsi n’aurai-je pas parlé: j’aurai dit. 

La grammaire, qui définit l’usage, établit des divisions légitimes mais erronées. Elle distingue, par exemple, les verbes transitifs et intransitifs; cependant, l’homme sachant dire devra, bien souvent, transformer un verbe transitif en verbe intransitif pour photographier ce qu’il ressent, et non, comme le commun des animaux-hommes, pour se contenter de le voir dans le noir. Si je veux dire que j’existe, je dirai “je suis”. Si je veux exprimer que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai “je suis moi”. Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce de la façon la plus directe cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai “je me suis”. J’aurai exprimé une philosophie entière en trois petits mots. N’est-ce pas infiniment préférable à quarante phrases pour ne rien dire? Que peut-on demander de plus à la philosophie et à l’expression verbale? 

Qu’ils obéissent donc à la grammaire, ceux qui ne savent penser ce qu’ils sentent. Que s’en servent au contraire ceux qui savent dominer leurs expressions. On raconte que Sigismond, roi de Rome, ayant commis une faute de grammaire dans un discours public, répondit à quelqu’un lui en faisant la remarque: “Je suis roi de Rome, et au-dessus de la grammaire.” Symbole merveilleux! Tout homme sachant dire ce qu’il dit est, à sa façon, roi de Rome. Le titre est royal, et la raison en est de savoir s’être. […] 


Une seule chose m’ébahit, plus encore que la stupidité dans laquelle la plupart des hommes vivent leur vie: c’est l’intelligence qu’il y a jusque dans cette stupidité. 

La monotonie des vies ordinaires est, apparemment, effarante. Je me trouve en train de déjeuner dans ce restaurant banal (j’y connais depuis longtemps le cuisinier) et, tout près de moi, le serveur déjà âgé, qui me sert comme il a servi dans cette maison, je crois bien, depuis près de trente ans. Quelle existence est donc celle de ces gens? Voilà quarante ans que cette ombre d’homme vit, presque toute la journée, au fond d’une cuisine; il n’a que de brefs moments de loisir, dort relativement peu d’heures par nuit; il retourne, de loin en loin, au pays, et s’en revient sans hésitation ni regret; il amasse lentement de l’argent lentement gagné, qu’il n’a pas l’intention de dépenser; il tomberait malade s’il lui fallait quitter (définitivement) sa cuisine, pour les champs qu’il a achetés dans sa Galice natale; il vit à Lisbonne depuis quarante ans, n’est jamais allé ne serait-ce qu’à la place Rotunda, ni à aucun théâtre, et il n’a été qu’une fois au cirque du “Coliseu” – clowns traînant dans les débris intérieurs de sa vie. Il s’est marié, je ne sais ni pourquoi ni comment, a quatre fils et une fille – et son sourire, lorsqu’il se penche derrière son comptoir, dans la direction où je me trouve, exprime une grande, une heureuse et solennelle satisfaction. Il n’y a là rien d’affecté de sa part – et il n’a aucune raison non plus d’affecter quoi que ce soit. S’il se sent heureux, c’est qu’il l’est vraiment. 

Et le vieil employé qui me sert, et qui vient de déposer devant moi ce qui doit être le millionième café d’une vie passée à poser des cafés sur des tables? Il a la même existence que le cuisinier, avec pour seule différence les quatre ou cinq mètres qui séparent la localisation de l’un dans sa cuisine de la localisation de l’autre dans la salle de restaurant. Pour le reste, il n’a que deux enfants, va un peu plus souvent en Galice, a vu un peu plus de Lisbonne que l’autre, connaît Porto, où il a vécu pendant quatre ans, et se trouve tout aussi heureux. 

Je contemple avec une stupeur effarée le panorama de ces existences, et je découvre, au moment où je vais éprouver horreur, peine et révolte devant des vies pareilles, que si quelqu’un n’éprouve ni horreur, ni peine, ni révolte, ce sont les intéressés eux-mêmes, qui auraient tous les premiers le droit de les éprouver, ce sont ceux-là mêmes qui vivent ces vies. C’est là l’erreur centrale de l’imagination littéraire: supposer que les autres sont nous-mêmes, et doivent sentir comme nous. Mais, heureusement pour l’humanité, chaque homme n’est que lui-même, et il n’est donné qu’au seul génie la faculté d’être quelques autres de surcroît. 

Toute chose, à bien y regarder, est donnée en proportion de celui qui la reçoit. Un petit incident de rue, qui fait courir à la porte le cuisinier de ce restaurant, le distrait plus que ne me distraient, moi, la méditation de l’idée la plus originale, la lecture du meilleur livre, le plus délicieux de mes rêves inutiles. Et si la vie est essentiellement monotone, le fait est que ce cuisinier a échappé à la monotonie bien mieux que je ne le fais. Et il lui échappe beaucoup plus facilement aussi. La vérité ne se trouve ni de son côté ni du mien, car elle n’est du côté de personne; le bonheur, en revanche, est sans conteste de son côté à lui. 

Sage est celui qui monotonise la vie, car le plus petit incident acquiert alors la faculté d’émerveiller. Le chasseur de lions ne connaît plus d’aventure après son troisième lion. Pour ce cuisinier monotone, une bagarre en pleine rue a toute la saveur d’une modeste apocalypse. Si l’on n’est jamais sorti de Lisbonne, on voyage jusqu’à l’infini en prenant l’autobus de Benfica, et si quelque jour on pousse jusqu’à Sintra, on a l’impression d’avoir voyagé jusqu’à la planète Mars. Le globe-trotter qui a parcouru la terre entière ne trouve plus de nouveauté au-delà de cinq mille kilomètres: il ne fait plus que trouver des choses nouvelles; à chaque fois la nouveauté, oui, cette vieillerie de l’éternellement nouveau – mais le concept abstrait de nouveauté est resté au fond de la mer, dès la deuxième nouveauté rencontrée en chemin. 

Un homme doté de la véritable sagesse peut savourer le spectacle du monde entier en restant assis sur sa chaise, sans même savoir lire, sans parler à quiconque, rien que par l’usage de ses sens et grâce à une âme ignorant ce que c’est que d’être triste. 

Monotoniser la vie, pour qu’elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien, pour que la plus petite chose nous devienne une distraction. Au beau milieu de mon travail journalier – toujours semblable à lui-même, terne et inutile – je vois surgir brusquement l’évasion: vestiges rêvés d’îles lointaines, fêtes dans des parcs des anciens temps, d’autres paysages, d’autres sentiments, un autre moi. Mais je reconnais, entre deux écritures portées sur mon registre, que si j’avais tout cela, rien de tout cela ne m’appartiendrait. Mieux vaut, en définitive, le patron Vasques que les Rois de Songe: mieux vaut, tout compte fait, le bureau de la Rua dos Douradores que des allées se déroulant au fond de parcs impossibles. Disposant du patron Vasques, je peux savourer le songe des Rois de Songe; disposant du bureau de la Rua dos Douradores, je peux savourer la vision intérieure de paysages qui n’existent pas. Mais si j’avais les Rois de Songe, que me resterait-il comme songe? Si je possédais mes paysages impossibles, que me resterait-il d’impossible? 

La monotonie, la morne identité des jours succédant aux jours, la différence absolument nulle entre hier et aujourd’hui – que tout cela me reste acquis pour toujours, avec l’âme suffisamment éveillée pour prendre plaisir à cette mouche qui me distrait, en passant par hasard devant mes yeux, à ces éclats de rire qui montent, capricieux, de la rue à peine visible, à l’immense libération que j’éprouve à l’heure de la fermeture, au repos infini que me procure un jour de congé. 

Je peux m’imaginer être tout, parce que je ne suis rien. Si j’étais quoi que ce soit, je ne pourrais plus rien imaginer. L’aide-comptable peut bien se rêver empereur romain; le roi d’Angleterre ne le peut pas, parce que le roi d’Angleterre se voit priver, dans ses rêves, d’être un autre roi que celui qu’il est. Sa propre réalité ne le laisse plus ni sentir ni exister. 


Ne pas débarquer ne connaît nul quai où débarquer. Ne jamais arriver implique de n’arriver jamais. 

La côte mène jusqu’au moulin, certes, mais l’effort ne nous mène à rien. 

C’était par un de ces après-midi d’automne où le ciel offre une chaleur froide et morte, où des nuages étouffent la lumière sous des couvertures de lenteur. 

Le Destin ne m’a donné que deux choses: des registres d’aide-comptable et le don du rêve. 

 

 

Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro, traduit du portugais par Armand Guibert (Extrait)

 

L’amour est une compagnie.
Je ne peux plus aller seul par les chemins,
parce que je ne peux plus aller seul nulle part.
Une pensée visible fait que je vais plus vite.
Et que je vois bien moins, tout en me donnant envie de tout voir.
Il n’est jusqu’à son absence qui ne me tienne compagnie.
Et je l’aime tant que je ne sais comment la désirer.
Si je ne la vois pas, je l’imagine et je suis fort comme les arbres hauts.
Mais si je la vois je tremble, et je ne sais de quoi se compose ce que j’éprouve en son absence.
Je suis tout entier une force qui m’abandonne.
Toute la réalité me regarde ainsi qu’un tournesol dont le cœur serait son visage.

***

Tous les jours maintenant je m’éveille avec joie et avec peine.
Autrefois je m’éveillais sans aucune sensation : je m’éveillais.
J’éprouve joie et peine parce que je perds ce que je rêve et je puis vivre dans la réalité où je trouve ce que je rêve.
Je n’ai que faire de mes sensations.
Je n’ai que faire de moi en ma seule compagnie.
Je veux  qu’elle me dise quelque chose afin de m’éveiller de nouveau.

***

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre
pour voir les champs et la rivière.
Il ne suffit pas de n’être pas aveugle
pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut également n’avoir également aucune philosophie.
Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.
Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.
Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur ;
et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,
et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

***

L’effarante réalité des choses
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit,
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.
J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.
Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.
D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.
Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

***

Je ne sais. Un sens me fait défaut, une prise
sur la vie, sur l’amour, sur la gloire…
À quoi bon une quelconque histoire,
un quelconque destin ?
Je suis seul, d’une solitude jamais atteinte,
creux en dedans, sans futur ni passé.
Sans me voir, semble-t-il, s’écoulent les instants,
mais ils passent sans que leur pas soit léger.
Je prends un livre, mais ce qui reste à lire déjà me lasse.
Veux-je penser, ma conclusion d’avance me fait mal.
Le rêve me pèse avant d’être rêvé. Sentir
a terriblement l’air du déjà vu.
N’être rien, être une figure de roman,
sans vie, sans mort matérielle, une idée,
une chose que rien ne rende utile ou laide,
une ombre sur un sol irréel, un songe épouvanté.

***

Tout seul, dans mon bureau d’ingénieur, je trace le plan,
je signe le devis, en ce lieu isolé,
éloigné de tout – et de moi-même.
Auprès de moi, accompagnement banalement sinistre,
Le tic-tac crépitant des machines à écrire.
Quelle nausée de la vie !
Quelle abjection, cette régularité…
Quel sommeil, cette façon d’être…
Jadis, quand j’étais autre, il y avait des châteaux et des cavaliers 
(images, peut-être, de quelques livres d’enfance),
jadis, alors que j’étais conforme à mon rêve,
il y avait de grands paysages du Nord, éblouissant de neige,
il y avait de grands palmiers du Sud, opulents de vert.

Jadis.
Auprès de moi, accompagnement banalement sinistre,
Le tic-tac crépitant des machines à écrire.
Nous avons tous deux vies :
la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance,
et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard ;
la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres,
qui est la pratique, l’utile,
celle où l’on finit par nous mettre au cercueil.
Dans l’autre il n’y a ni cercueils ni morts,
il n’y a que des images de l’enfance :
de grands livres coloriés, à regarder plutôt qu’à lire ;
de grandes pages de couleurs pour se souvenir plus tard.
Dans l’autre nous sommes nous-mêmes,
dans l’autre nous vivons ;
dans celle-ci nous mourrons, puisque tel est le sens du mot vivre ;
en ce moment, par la nausée, c’est dans l’autre que je vis…
Mais à mes côtés, accompagnement banalement sinistre,
Élève la voix le tic-tac crépitant des machines à écrire.