Voyages et voyageurs (Cours 2°)

I. Petit rappel : Des grandes découvertes à la colonisation

On désigne par « grandes découvertes » cette période de l’Histoire, entre le XIIIe et le XVIe siècle, où les Européens, pour des raisons commerciales et religieuses, mais aussi par curiosité, sont partis à la découverte du reste du monde. Certains explorateurs sont restés célèbres (Marco Polo, Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan) non seulement pour leurs découvertes, mais aussi parce qu’ils nous ont raconté des aventures extraordinaires.

Mais ces découvertes vont modifier la vision que l’homme a du monde, le confronter à d’autres cultures…et engendrer l’ethnocentrisme et le colonialisme. 

 

Les humanistes de la Renaissance voyagent en Europe, correspondent entre eux en latin, échangent textes et découvertes ( voir exemple du Hollandais Erasme, ami de l’Anglais Thomas More…souvent cité dans les copies.) Du Bellay fera le voyage à Rome.  

La découverte du Nouveau Monde au XVIème siècle stimule la curiosité, éveille des convoitises  mais elle conduit aussi à une remise en question de nos valeurs, de nos coutumes. Montaigne est l’un des premiers à inciter les voyageurs à ne pas rester ” couverts et resserrés “, à s’ouvrir au ” plaisir de la variété ” et surtout à découvrir que ” chaque usage a sa raison “ Cette affirmation , plus largement développée dans le chapitre Des Coches  ouvre la voie à la réflexion moderne sur ” la relativité des cultures “. 


 

Au XVIIIème siècle on retrouve ces déplacements  et les philosophes sont même parfois contraints à quitter leur pays (exil en Angleterre puis errance de Voltaire au retour de la Prusse avant son installation très stratégique à Ferney près de Genève où il joue à ” l’aubergiste de l’Europe “….)  

A travers ces voyages, humanistes et philosophes sont à la recherche d’idées, de découvertes qui feront avancer l’humanité puisque majoritairement ils ont foi dans le progrès de l’homme et qu’ils sont tournés vers l’action.Ils cherchent aussi des modèles pour les promouvoir (Montesquieu et Voltaire voient dans l’Angleterre un modèle politique plus équilibré et un exemple de tolérance) ou les contester ( les utopies, que ce soit celle de T.More ou de Voltaire prennent souvent le contre pied d’une réalité : ce souverain que l’on embrasse sans façon dans l’Eldorado et qui aide Candide à quitter son pays est bien sûr le contre modèle de Frédéric de Prusse).

 

Les voyages permettent aussi d’effectuer des relevés de faune et de flore, de réaliser des observations astronomiques et météorologiques, de tester les nouvelles théories sur la longitude… On compte au sein des équipages de nombreux scientifiques dont les tâches et les fonctions se complètent. Minéralogistes et jardiniers sont chargés de faire des prélèvements et d’analyser les échantillons de flore, botanistes et peintres effectuent des relevés, astronomes, météorologistes et horlogers œuvrent ensemble pour une meilleure navigation. Chaque expédition est ensuite  publiée sous la forme de récit de voyage

 

 Ces expéditions s’inscrivent dans le contexte du mouvement des Lumières, caractérisé par la volonté de connaître et un engouement pour les sciences et les techniques (cf : les Encyclopédies en Angleterre, puis en France)  Ce goût pour la science influence   les décisions des rois à financer des expéditions. Sans pour autant perdre de vue, évidemment, les questions de prestige. Enfin,  les intérêts économiques ne sont pas absents.  

 

La découverte d’autres pays, d’autres peuples va favoriser l’ouverture à d’autres cultures

 

 Encore au XVIIIème siècle, alors que notre connaissance du monde s’est élargie, que l’imaginaire se nourrit de récits de voyageurs comme Bougainville mais aussi de la littérature de ces pays lointains , on retrouve dans les textes des philosophes un écho, souvent ironique, de la curiosité superficielle à l’égard du Persan ou de celui qui a ” un corps tout noir “. Voltaire s’amuse de la naïveté de Candide découvrant émerveillé les mœurs de l’Eldorado et concluant après la très sérieuse discussion avec le bon vieillard : ” Il est certain qu’il faut voyager “.

En effet le voyage est une étape nécessaire dans la formation de l’esprit. Déjà présent dans l’idéal pédagogique des humanistes, il est au cœur de l’initiation de Candide. ” Chassé du paradis terrestre “ ou plutôt du paradis illusoire du château, allégorie de l’optimisme dogmatique de Pangloss, il lui faudra beaucoup voyager pour oser enfin interrompre son maître et tirer la leçon de ses expériences et de ses rencontres.

 

La découverte d’autres pays, d’autres peuples va favoriser l’ouverture à d’autres cultures

 

 Encore au XVIIIème siècle, alors que notre connaissance du monde s’est élargie, que l’imaginaire se nourrit de récits de voyageurs comme Bougainville mais aussi de la littérature de ces pays lointains , on retrouve dans les textes des philosophes un écho, souvent ironique, de la curiosité superficielle à l’égard du Persan ou de celui qui a ” un corps tout noir “. Voltaire s’amuse de la naïveté de Candide découvrant émerveillé les mœurs de l’Eldorado et concluant après la très sérieuse discussion avec le bon vieillard : ” Il est certain qu’il faut voyager “.

En effet le voyage est une étape nécessaire dans la formation de l’esprit. Déjà présent dans l’idéal pédagogique des humanistes, il est au cœur de l’initiation de Candide. ” Chassé du paradis terrestre “ ou plutôt du paradis illusoire du château, allégorie de l’optimisme dogmatique de Pangloss, il lui faudra beaucoup voyager pour oser enfin interrompre son maître et tirer la leçon de ses expériences et de ses rencontres.

 

Enfin le changement de perspective lié au voyage permet aux humanistes et aux philosophes de critiquer notre société.

  Il est le moyen de se libérer des préjugés, du poids de la Tradition et de l’Autorité .Déjà présente chez Montaigne cette idée va être exploitée par les philosophes : sous un regard neuf ” candide “, ” ingénu ” (Voltaire nous guide par le choix de ses titres), nos coutumes découvrent soudain leur arbitraire et leur ridicule . Cf. Les Lettres Persanes ou Candide .

  Dans ces récits de voyage réels ou fictifs s’exerce l’ironie à l’égard de notre religion, de nos mœurs  et se découvrent aussi nos propres fantasmes comme la fascination des voyageurs occidentaux pour la liberté supposée des mœurs qu’ils découvrent.

C’est le mythe du bon sauvage, trés présent au XVIII°     

 

Les carnets de voyage des grands explorateurs depuis la fin du XV° nous révèlent l’existence d’autres peuples, d’autres coutumes, d’autres cultures, d’autres religions. L’Europe prend conscience qu’elle n’est plus seule au monde. Par ailleurs, Nicolas Copernic ( 1473 – 1543) démontre que la terre est ronde et qu’elle tourne, puis Galilée ( 1564-1642) prouve que la terre tourne autour du soleil. C’en est fini du géocentrisme, c’est la naissance de l’héliocentrisme. Tous ces éléments révolutionnent les systèmes de pensée, et le rapport à Dieu.

Le Mythe du bon sauvage :

 

     Dés le XVI° avec Montaigne  dans les Essais ( Des Cannibales et Des Coches), se dessine un portrait de ce que l’on appellera au dix-huitième siècle le “bon sauvage”. Les peuples du Nouveau monde sont décrits comme   purs et innocents. On y fait l’éloge de leurs qualités morales, la loyauté, la franchise, le courage, la fermeté, la constance, de leur bon sens, de leur habileté. Ils n’attachent à l’or et aux pierres précieuses qu’une importance esthétique et ne s’en servent que pour rendre leurs villes plus belles  Ils ne connaissent ni l’envie ni la jalousie et ne se s’adonnent à aucune guerre de conquête. La propriété privée n’existe pas, ni  la notion de classe sociale. A la sagesse des “barbares” qui sont hospitaliers et qui vivent tranquillement au sein d’une nature luxuriante, s’ oppose la cruauté des Européens qui ne pensent qu’à s’enrichir, qu’à détruire, qu’à asservir. 

Voici ce qu’écrit Montaigne dans un extrait Des Coches dans les Essais

     ”  …    nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. … Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Mécaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables.”

Cet extrait de Montaigne trouve un écho dans le discours du vieillard du Supplément qui met en garde les Tahitiens contre les Européens et qui dénonce les effets pervers des Européens sur les tahitiens (Voir le texte N°3 Diderot)

Les récits de voyages sont de plus en plus nombreux au XVIII°.  Très appréciés du public de l’époque, ils véhiculent l’image idyllique du “bon sauvage” et leur bonheur semble incontestable : ils sont vigoureux, simples, obéissant à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils sont ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations, ils respectent une morale naturelle qui leur dicte le respect d’autrui et de faire le bien de tous. En aucun cas leur morale n’est subordonnée à l’idée de religion, ils se contentent de croire en une volonté suprême qui meut l’univers et la nature. Ces peuples nouveaux incarnent une sorte de pureté originelle. Le dix-huitième siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l’homme et la nature, loin de tous préjugés, de quelque ordre que ce soit.

    Le dix-huitième siècle utilise l’image du “bon sauvage” pour donner une leçon de relativisme. Le Tahitien de Diderot ou le Huron de Voltaire, par leurs modes de vie différents de ceux des Européens, donnent à voir une autre façon de vivre et d’être heureux. La diversité des attitudes, des comportements, permet un élargissement de l’esprit et engendre la réflexion sur la sens de la vie. Dés lors, l’esprit critique se développe et permet de porter un regard nouveau sur soi et de se demander selon quelle légitimité l’Européen veut-il imposer ses façons de penser. Ce n’est pas sans raison si ce siècle appelé ” des Lumières” s’interroge sur les fondements de la société dans laquelle il vit et remet en cause certains de ses principes. 

    En effet, les pays découverts, libres de toute convention sociale politique ou religieuse sont l’occasion de dénoncer le poids de l’absolutisme royal, du conformisme social et religieux. L’intolérance et les inégalités sont au centre des préoccupations des philosophes du dix-huitième, j’en veux pour preuve le sujet du concours proposé par  l’académie de Dijon en 1754 : ” Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle.”  

 Le “bon sauvage” : un mythe

    Un mythe, et non pas un réalité. Conformément à sa définition le mythe désigne un récit symbolique et figuratif qui révèle une vérité, ” un mensonge qui dit vrai”, selon la formule de Cocteau. Le “bon sauvage” symbolise les aspects de la condition humaine et traduit ses aspirations à savoir, la quête du bonheur et d’une vie harmonieuse. En proposant une vision idyllique, utopique, du primitif naïf, bon, vivant en osmose parfaite avec la nature qui le fait vivre, le dix-huitième siècle exprime son désir d’un bonheur simple et traduit aussi ses angoisses. On peut y voir un regret d’une forme de paradis perdu. D’ailleurs, il convient de souligner que même Rousseau, dans la préface de son discours sur l’origine des inégalités, présente l’homme à l’état de pure nature comme étant un idéal et non une réalité : ” …un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être jamais existé, qui probablement n’existera jamais…” et dans le début de son discours il précise que même à sa création, l’homme ne connaissait pas l’état de nature : ” Il n’est même pas venu dans l’esprit de la plupart des nôtres ( philosophes) de douter que l’état de nature eût existé, tandis qu’il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement des Dieu des lumières et des préceptes, n’était point lui-même dans cet état….”


 

Les dérives liées aux explorations…

Dés le XVI°


 

Les découvertes du Nouveau Monde par les premiers grands explorateurs comme Colomb ont conduit à des massacres, des génocides…Des civilisations ont été dévastées, anéanties (Mayas, Aztèques par les Espagnols, Quasi anéantissement des indiens d’Amérique par les colons européens et la conquête de l’ouest…)

Extrait Aguirre ou la colère de Dieu de Herzog,1972


 

Au milieu du XVIII éme siècle, le domaine colonial français constitué depuis 1533,et après quelques pertes, comprend :

  • en Amérique : les pays du Saint Laurent et des Lacs, la Louisiane, les Petites Antilles (Martinique et Guadeloupe), la moitié de Saint Domingue et la Guyane.
  • en Afrique : des établissements au Sénégal (Saint Louis et Gorée.
  • dans l’océan Indien : l’île Bourbon et l’île de France (île Maurice).
  • des comptoirs en Inde : Pondichéry, Calicut, Mahé, Yanaon, Karikal.

Au XIX° l’expansion coloniale s’étendra beaucoup…

 

LECTURES ANALYTIQUES

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TEXTES COMPLEMENTAIRES

Swift, Voyage à Lilliput, 1726, chapitre 1


 

Où l’on voit Lemuel Gulliver, chirurgien de marine, naviguer vers Bristol. Après un naufrage, il se retrouve sur l’île de Lilliput, dont les habitants, les Lilliputiens, ne mesurent qu’environ six pouces de haut (env. 15 cm). Plusieurs aspects de la société lilliputienne semblent bien plus avancés que l’Angleterre de l’époque, pourtant les peuples passent leur temps à faire la guerre. Après bien des aventures, Gulliver découvre l’origine de la guerre entre Lilliput et Blefuscu qui est l’île voisine : un roi a voulu imposer le côté par lequel devaient être cassés les œufs à la coque ; d’où le nom des partisans de chaque doctrine, les Gros-boutiens et les Petits-boutiens. À la fin du récit, Gulliver doit fuir Lilliput pour Blefuscu : en effet, en ayant refusé d’asservir les Blefusciens vaincus et surtout à la suite d’un complot fomenté par le Grand Amiral et certains ministres lilliputiens, il perd les grâces de l’Empereur. S’il restait, il se risquerait à une sentence d’arrachement de ses yeux, l’Empereur ayant atténué la peine prévue par les ministres : la mort. Il parvient finalement à retrouver un navire au large pour retourner en Angleterre.(wikipedia)


 

Texte

Mais la fortune devait disposer de moi tout autrement. Quand ces gens virent que je me tenais tranquille, ils cessèrent de me tirer des flèches, mais je devinai au bruit grandissant autour de moi que leur nombre se multipliait ; à environ deux toises de mon corps, au niveau de mon oreille droite, j’entendis pendant plus d’une heure des bruits de coups de marteau : il semblait que des ouvriers étaient au travail ; et quand enfin je pus tourner la tête de ce côté, autant que fils et chevilles me le permettaient, je vis, à quatre pieds et demi au-dessus du sol, un échafaudage sur lequel quatre de ces indigènes pouvaient tenir, avec deux ou trois échelles pour y monter. De cette plate-forme, un d’entre eux, qui me semblait être une personne de qualité, m’adressa une longue harangue dont je ne compris pas le moindre mot. Mais je devrais dire d’abord qu’avant de commencer son discours cet important personnage s’était écrié par trois fois : Langro dehul san (ces mots ainsi que les précédents me furent par la suite répétés et expliqués). Sur quoi cinquante hommes s’avancèrent et coupèrent les liens qui retenaient encore le côté gauche de ma tête, ce qui me permit de la tourner à droite et d’observer la physionomie et les attitudes de celui qui devait parler. C’était un homme entre deux âges, et plus grand que tous ceux qui l’entouraient : l’un était son page, et portait la queue de sa robe, il semblait un peu plus grand que mon majeur, tandis que les deux autres le soutenaient de chaque côté. Il se montra orateur accompli et je pus discerner dans son discours des mouvements successifs et divers de menace, de promesse, de pitié et de bonté. Je répondis brièvement mais sur le ton le plus humble, levant ma main gauche et mes yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin. Je commençais à sentir les tortures de la faim, car j’avais mangé pour la dernière fois plusieurs heures avant de quitter le navire, et j’étais tellement harcelé par cette exigence de la nature, que je ne pus m’abstenir de traduire mon impatience (enfreignant peut-être ainsi les règles de la stricte civilité) en portant plusieurs fois le doigt à la bouche pour montrer le besoin que j’avais de nourriture. Le Hurgo (c’est ainsi que parmi eux on appelle un grand seigneur, comme je l’ai su, depuis) me comprit fort bien. Il descendit de la tribune et donna l’ordre d’appliquer contre mon côté plusieurs échelles sur lesquelles montèrent bientôt une centaine d’hommes ; ils se mirent en marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de victuailles, préparés et envoyés par les ordres du Roi, dès que Sa Majesté avait eu connaissance de mon arrivée.


 

« Déguisement et subversion au XVIIIe siècle », Paul Valéry in Variété II (1930)

L’on créa donc assez souvent, pour instrument de la satire, un Turc, un Persan, quelquefois un Polynésien ; et quelquefois encore, pour changer le jeu et prendre sa référence jusqu’à mi-chemin de l’infini – un habitant de Saturne ou de Sirius, un Micromégas ; parfois un ange. Et tantôt c’était la seule ignorance ou la seule étrangeté de ce visiteur inventé qui formait le ressort de ses étonnements et le rendait ultra-sensible à ce que l’habitude nous dérobe ; et d’autres fois, on le douait d’une sagacité, d’une science ou d’une pénétration surhumaines que ce fantoche faisait peu à peu paraître par des questions d’une simplicité écrasante et narquoise.

Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d’être surpris de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent, et qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une civilisation, d’une confiance habituelle dans l’Ordre établi… C’est aussi prophétiser le retour à quelque désordre ; et même faire un peu plus que de le prédire.


 

Critiques de Rousseau (note du Discours sur l’origine de l’Inégalité)  

On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des Savants et des Peintres, pour y dessiner des masures et y déchiffrer ou copier des inscriptions ; mais j’ai peine à concevoir comment dans un siècle où l’on se pique de belles connaissances, il ne se trouve pas deux hommes bien unis, riches, l’un en argent, l’autre en génie, tous deux aimant la gloire et aspirant à l’immortalité dont l’un sacrifie vingt mille écus de son bien et l’autre dix ans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde, pour y étudier non toujours des pierres et des plantes, mais une fois les hommes et les moeurs, et qui, après tant de siècles employés à mesurer et à considérer la maison, s’avisent enfin d’en vouloir connaître les habitants.

13Les Académiciens qui ont parcouru les parties Septentrionales de l’Europe et Méridionales de l’Amérique avaient plus pour objet de les visiter en Géomètres qu’en Philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois l’un et l’autre, on ne peut pas regarder comme tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les la Condamine et les Maupertuis. Le Joaillier Chardin qui a voyagé comme Platon, n’a rien laissé à dire sur la Perse : la Chine paraît avoir été bien observée par les Jésuites. Kempfer donne une idée passable du peu qu’il a vu dans le Japon. A ces relations près, nous ne connaissons point les Peuples des Indes Orientales, fréquentées uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes. L’Afrique entière et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre est cou-verte de Nations dont nous ne connaissons que les noms, et nous nous mêlons de juger le genre humain !

 


 

TRAVAUX SUR L’OBJET D’ETUDE

I. Produire un texte à partir d’une image et d’un corpus

Vous commenterez l’une des images ci-dessous à la manière d’un voyageur du XVIII°  (en vous inspirant du corpus) sous la forme d’une lettre, d’un article à paraître dans un journal, d’un chapitre de récit de voyage…  (cliquez sur le lien ci-dessous)


 

https://candide.bnf.fr/monde#16_1

II. Création d’un carnet de voyage .

Vous venez d’ailleurs…(Dans l’espace et/ou dans le temps). Et vous regardez notre société avec un regard “naïf”, curieux, satirique…(A la façon de Candide ou des deux persans de Montesquieu)

Ce carnet de voyage sera donc pour vous l’occasion de regarder autrement votre quotidien, de prendre du recul, de développer votre esprit critique… Utilisez aussi bien des évènements de votre vie quotidienne que des éléments de l’actualité…

 

l’actualité…

Votre carnet devra couvrir une semaine

Essayer de varier les thèmes : Evènements dans le monde, école, justice, relations humaines, politique… découverte d’un fruit, légume ou plat inconnu, description d’un objet 

Bref tout ce qui pourrait vous surprendre si vous n’étiez pas vous ! 

Votre carnet doit associer textes et images (croquis, aquarelles, photographies…)

Maximum une vingtaine de pages.Format libre.


 

Corpus de textes  à lire

Livre des Merveilles ou Le Devisement du monde de Marco Polo. (en A.F Déviser = exposer)

Le Livre des Merveilles (1298) raconte le voyage de Marco Polo en Asie. Pendant vingt-six ans, le voyageur vénitien a vécu en Asie, servant le Grand Khan, l’empereur de Chine. À son retour, il a dicté à Rustichello ses souvenirs afin de les consigner dans un livre qui se veut documentaire et authentique. On y apprend comment il a échappé à des brigands, traversé des fleuves déchaînés et subi la violence des tempêtes de sable, avant d’atteindre les régions les plus reculées de la Chine.

http://expositions.bnf.fr/livres/polo/flipbookBnf.swf

1er extrait

 « Seigneurs, Empereurs et Rois, Duc et Marquis, Comtes, Chevaliers et Bourgeois, et vous tous qui voulez connaître les différentes races d’hommes, et la variété des diverses régions du monde, et être informés de leurs us et coutumes, prenez donc ce livre et faites le lire ; car vous y trouverez toutes les grandissimes merveilles et diversités de la Grande et de la Petite Arménie, de la Perse, de la Turquie, des Tartares et de l’Inde, et de maintes autres provinces de l’Asie moyenne et d’une partie de l’Europe quand on marche à la rencontre du Vent-Grec, du Levant et de la Tramontane ; c’est ainsi que notre livre vous les contera en clair et bon ordre, tout comme Messire Marco Polo, sage et noble citoyen de Venise, les décrit parce qu’il les a vues de ses propres yeux.

 

Sans doute il y a ici certaines choses qu’il ne vit pas, mais il les tient d’hommes dignes d’être crus et cités. C’est pourquoi nous présenterons les choses vues pour vues et les choses entendues pour entendues en sorte que notre livre soit sincère et véritable sans nul mensonge, et que ses propos ne puissent être taxés de fables. (..)

 

Extrait du Livre des merveilles  de Marco Polo

 

 

2ème extrait

 

” Sachez que le Grand Khan demeure dans la capitale du Catay, nommée Pékin, trois mois par an : décembre, janvier et février. C’est dans cette ville qu’il a son palais, que je vais maintenant vous décrire. […] 

C’est le plus grand qu’on ait jamais vu. Il n’a pas d’étage mais le pavement est bien dix paumes plus élevé que le sol alentour et le toit est très haut. Les murs des salles et des chambres sont tous couverts d’or et d’argent et on y a peint des dragons, des bêtes, des oiseaux, des chevaliers, et toutes sortes d’animaux. Le plafond est ainsi fait que l’on n’y aperçoit rien d’autre que de l’or et des peintures. La salle est si vaste que six mille hommes pourraient bien y prendre leurs repas. Les chambres sont si nombreuses que c’est un spectacle extraordinaire. Ce palais est si grand et superbe que personne ne pourrait en concevoir un qui soit mieux fait. Les tuiles du toit sont toutes vermeilles, vertes, bleues, jaunes et de toutes les couleurs. Elles sont si bien vernissées qu’elles resplendissent comme du cristal, de sorte qu’on les voit briller de très loin à la ronde ; et sachez que cette toiture est si solide et résistante qu’elle dure beaucoup d’années. […] 

J’ajoute que vers le nord, à une distance d’une portée d’arbalète, il a fait faire une colline qui a bien cent pas de hauteur et un mille de tour et ce mont est couvert d’arbres qui ne perdent pas leurs feuilles et sont toujours verts. Je peux vous dire que, dès que le Grand Khan apprend qu’il y a un bel arbre, il le fait transporter avec toutes ses racines et la terre où il a poussé et à l’aide d’éléphants on l’amène sur cette colline ; peu importe la grosseur de l’arbre. C’est ainsi qu’on trouve là les plus beaux arbres du monde. Je dois aussi vous dire que le grand roi a fait recouvrir toute cette colline de roche de lapis-lazuli de couleur verte, de sorte que tout est vert, les arbres| comme le sol ; c’est pourquoi la colline s’appelle le mont vert. Au beau milieu du sommet, il y a un grand et beau palais, lui-même tout vert. L’ensemble de la colline, des arbres et du palais offre un si beau spectacle que tous ceux qui le voient en éprouvent plaisir et joie : c’est pour cette raison que le Grand Khan l’a fait faire, afin d’offrir ce beau spectacle qui procure réconfort et plaisir. ” 

Marco Polo Le Livre des Merveilles ou le Devisement du Monde, LXXXIV


 

Jean de Léry, Voyage en terre de Brésil, 1578

1er extrait

Quant au tatou de cette terre de Brésil, cet animal (comme les hérissons en Europe) sans pouvoir courir aussi vite que plusieurs autres animaux, se traîne ordinairement parmi les buissons : mais en récompense il est tellement armé, et tout couvert d’écailles si fortes et si dures, que je ne crois pas qu’un coup d’épée lui fit quelque chose ” 

2° extrait

” la plante qui produit le fruit nommé par les sauvages ananas est de forme semblable aux glaïeuls, et encore, ayant les feuilles un peu courbées et cannelées tout autour, elles s’approchent plus de celle de l’aloès. Elle croît aussi non seulement amoncelée comme un grand chardon, mais son fruit aussi, qui est de la grosseur d’un melon moyen, et ressemble à une pomme de pin, sans pendre ni pencher d’un côté ni de l’autre comme nos artichauts.” 

J. De Léry, voyage en terre de Brésil (1578)  

3° extrait

  « Comparaison de la cruauté française avec celle des barbares »
Je pourrais encore amener quelques autres semblables exemples, touchant la cruauté des sauvages envers leurs ennemis, n’était qu’il me semble que ce qu’en ai dit est assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en
la tête. Néanmoins afin que ceux qui liront ces choses tant horribles, exercées journellement entre ces nations barbares de la terre du Brésil, pensent aussi un peu de près à ce qui se fait par decà parmi nous : je dirai en premier lieu sur cette matière, que si on considère à bon escient ce que font nos gros usuriers (suçant le sang et la moelle, et par
conséquent mangeant tous en vie, tant de veuves, orphelins et autres pauvres personnes auxquels il vaudrait mieux couper la gorge d’un seul coup, que les faire ainsi languir) qu’on dira qu’ils sont encore plus cruels que les sauvages dont je parle. Davantage, si on veut venir à l’action brutale de mâcher et manger réellement (comme on parle) la chair humaine, ne s’en est-il point trouvé en ces régions de par deçà, voire même entre ceux qui portent le titre de Chrétiens, tant en Italie qu’ailleurs, lesquels ne s’étant pas contentés d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont peu rassasier leur courage, sinon en mangeant de leur foie et de leur cœur ? Je m’en rapporte aux histoires.
Par quoi, qu’on n’abhorre plus tant désormais la cruauté des sauvages anthropophages,c’est-à-dire mangeurs
d’hommes : car puisqu’il y en a de tels, voire d’autant plus détestables et pires au milieu de nous, qu’eux qui, comme il a été vu, ne se ruent que sur les nations lesquelles leur sont ennemies, et ceux-ci se sont plongés au sang de leurs parents, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays ni qu’en l’Amérique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.
 

 

Christophe Colomb

Les Indiens

Ils sont nus, tels que leur mère les a enfantés, et les femmes aussi, toutefois je n’en ai vu qu’une qui était assez jeune. Et tous les hommes que j’ai vus étaient jeunes, aucun n’avait plus de trente ans. Ils étaient tous très bien faits, très beaux de corps et très avenants de visage, avec des cheveux quasi aussi gros que le crin de la queue des chevaux, courts et qu’ils portent jusqu’aux sourcils, sauf en arrière, quelques mèches qu’ils laissent longues et jamais ne coupent. Certains d’entre eux se peignent le corps en brun, et ils sont tous comme les Canariens, ni noirs ni blancs, d’autres se peignent en blanc et d’autres en rouge vif, et d’autres de la couleur qu’ils trouvent Certains se peignent le visage et d’autres tout le corps ; certains se peignent seulement le tour des yeux et d’autres seulement le nez. Ils ne portent pas d’armes ni même ne les connaissent, car je leur ai montré des épées que, par ignorance, ils prenaient par le tranchant, se coupant. Ils n’ont pas de fer ; leurs sagaies sont des bâtons sans fer, et certaines ont à leur extrémité une dent de poisson, et d’autres différentes choses. Tous sont pareillement de belle stature, de belle allure et bien faits. J’en ai vu quelques-uns qui avaient des marques de blessures sur le corps et je leur ai demandé par signes ce qu’était cela, et ils m’ont fait comprendre que, d’autres îles qui sont voisines, des hommes venaient ici qui voulaient s’emparer d’eux et qu’ils s’en défendaient. Et j’ai cru, et je crois encore, qu’on vient ici de la terre ferme pour les prendre en esclavage. Ils doivent être bons serviteurs et industrieux, parce que je vois que très vite ils répètent tout ce que je leur ai dit, et je crois qu’aisément ils se feraient chrétiens, car il m’a paru qu’ils n’avaient aucune religion. S’il plaît à Notre Seigneur, au moment de mon départ, j’en emmènerai d’ici six à Vos Altesses pour qu’ils apprennent à parler. Je n’ai vu dans cette île aucune bête d’aucune sorte sauf des perroquets.

Christophe Colomb – Bartolomé de Las Casas -Journal de Christophe Colomb- 1492



 

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