Nathalie Sarraute,ENFANCE, 1983

I. L’Oeuvre intégrale:

Nathalie Sarraute, Enfance, 1983

I.1 Contexte de l’oeuvre

I.2 Le genre

I.-3 L’auteur

I.4 Analyse de l’oeuvre

I.5 Lectures linéaires

  • Lecture n° 1: Sarraute, Enfance, incipit
  • Lecture °2: Sarraute, Enfance, 

I.6 Texte et langue

  • La négation
  • L’interrogation

I.7 Questions pour le bac

Nathalie Sarraute et sa mère

LE CONTEXTE

L’AUTEUR

Nathalie Sarraute, 1900-1999

(Natalia Ilinitchna Tcherniak)

D’origine russe, Nathalie née près de Moscou en 1900, dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée, aisée et cultivée.

Son père Ilya Tcherniak est un brillant chimiste. Sa mère, Pauline Chatounowski est romancière.

Ses parents divorcent alors qu’elle est âgée de deux ans. Elle va alors être ballotée entre la Suisse, la France et la Russie. Entre son père et sa belle-mère Véra et sa mère et son beau-père Nicolas. Et puis sa mère finira par l’abandonner à son père. La jeune Natalia grandit alors à Paris où son père s’est réfugié pour des raisons politiques. Il s’est remarié avec Véra,  et Natalia aura bientôt une demi-sœur Hélène, dite Lili. ( 1909 -1917) 

 Brillante élève, elle obtient son baccalauréat à 18 ans en 1918 et poursuit des études diverses : d’abord l’Histoire à Oxford puis la sociologie à Berlin et enfin le droit à Paris.

 Avocate, elle s’inscrit au barreau de Paris. En 1925, elle épouse Raymond Sarraute, avocat comme elle. De cette union naissent trois enfants : Claude (née en 1927), Anne (1930-2008) et Dominique.

Parallèlement, Nathalie Sarraute découvre la littérature du xxe siècle, et particulièrement Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, qui bouleversent sa conception du roman. En 1932, elle écrit les premiers textes de ce qui deviendra le recueil de courts textes Tropismes. Tropismes sera publié en 1939 et salué par Jean-Paul Sartre et Max Jacob.

En 1940, Nathalie Sarraute est radiée du barreau à la suite des lois anti-juives et décide de se consacrer à la littérature.   Elle réussira à rester en Île-de-France non sans se plier à plusieurs changements d’adresse et à l’usage de faux papiers ; elle sera contrainte de divorcer pour protéger Raymond d’une radiation du barreau.

En 1948, elle publie Portrait d’un inconnu, qui sera préfacé par J.P Sartre. Mais il lui faudra attendre la publication de Martereau(1953) pour commencer à connaître le succès. Le livre paraît chez Gallimard.

En 1956, Nathalie Sarraute publie L’Ère du soupçon, essai sur la littérature qui récuse les conventions traditionnelles du roman. Elle devient alors, avec Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou encore Claude Simon, une figure de proue du   nouveau roman.

En 1964, elle reçoit le Prix international de littérature pour son roman Les Fruits d’Or.

Parallèlement à son œuvre romanesque, elle commence à écrire pour le théâtre. Le Silence paraîtra en 1964, Le Mensonge en 1966. Suivront Isma, C’est beau, Elle est là et Pour un oui ou pour un non. Ces pièces suscitent rapidement l’intérêt des metteurs en scène.  

En 1983 parait Enfance, autobiographie qui rompt avec la tradition

Simone Benmussa adapte   Enfancepour la scène (1984), à Paris (Théâtre du Rond-Point), puis à New York sous le titre Childhood (1985).  

Elle publie son dernier livre à 97 ans.

Nathalie Sarraute meurt à Paris le 19 octobre 1999 alors qu’elle dit travailler à une septième pièce .

  • Tropismes (1939)
  • Portrait d’un inconnu (1948)
  • Martereau (1953)
  • L’Ère du soupçon (1956)
  • Le Planétarium (1959)
  • Les Fruits d’or (1963)
  • Le Silence, suivi de Le Mensonge (1967)
  • Entre la vie et la mort (1968)
  • Isma ou Ce qui s’appelle rien suivi de Le silence et Le mensonge (1970)
  • Vous les entendez ? (1972)
  • “Disent les imbéciles” (1976)
  •  Elle est là (E.O.), Le Mensonge, Isma, C’est beau (1978)
  • L’Usage de la parole (1980)
  • Pour un oui ou pour un non (1982)
  • Enfance (1983)
  • Paul Valéry et l’enfant d’éléphant, suivi de Flaubert le précurseur (1986)
  • Tu ne t’aimes pas (1989)
  • Ici (1995)
  • Œuvres complètes [La Pléiade] (1996)
  • Ouvrez (1997)
  • Lettres d’Amérique (2017)

Traduite en plus de trente langues.  

 En 1956, Sarraute publie l’Ère du soupçon, un ensemble d’essais sur la littérature récusant les conventions traditionnelles du roman. Elle devient alors une figure de proue  du nouveau roman.

 Ces « essais sur le roman » constituent la première manifestation théorique  du « nouveau roman ». Nathalie Sarraute y expose ses propres conceptions qui ont exercé une influence profonde sur les jeunes auteurs.  

 

L’OEUVRE

ENFANCE, 1983

 Enfance s’ouvre   sur un discours entre deux voix ,« je» et « tu» renvoyant  à une situation d’énonciation  mais  qui reste encore à définir.  

Dialogue entre l’instance narrative “je”, qui veut écrire son autobiographie et l’autre,”tu”, dont l’identité fait d’abord problème, voix critique, inquisitrice.  Ce ‘tu” est  une sorte de double de l’auteure dont le rôle n’est pas fixé.

Le dialogue de l’incipit entre l’auteure et son double doit être vu comme une sorte de pacte de lecture.

Le projet

Le projet initial de N. Sarraute était, dans la continuité de son œuvre antérieure, de revivre et de faire revivre à son lecteur les tropismes*. Grâce à une écriture qui cherche à faire émerger ces mouvements intérieurs en les ralentissant et en les grossissant, le lecteur est invité à les vivre, alors qu’il n’a pas le temps de s’y arrêter dans sa vie quotidienne. Toutefois, le dispositif narratif lui permet aussi, grâce au double de la narratrice, de se garder de toute empathie et de maintenir une certaine distance sans se laisser submerger par l’émotion.

Enfance s’efforce  , tout comme les autres livres de l’auteur, de faire ressurgir des sensations inconnues à partir de la mémoire intime de la romancière.

Le choix du genre autobiographique (choix qui en a étonné plus d’un la hantise de l’écrivaine pour la forme et ce type de récit) explique en grande partie cette disparité:

 

LE GENRE

Qu’est-ce que l’autobiographie?

 « auto-bio-graphie » , est composé de trois racines grecques : graphein ( écrire ) , auto( soi- même ) , bio ( vie ) .

L’un des spécialistes de l’autobiographie est Philippe Lejeune. Nous nous baserons sur son travail pour définir l’autobiographie.

 Définition de base : « le récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. »

Lejeune reconnaît au genre autobiographique quatre composantes essentielles:

-la forme du langage utilisé : le genre autobiographique est de la prose constituée en récit; il faut une continuité narrative,   afin que le lecteur puisse bien saisir la suite des faits qui lui sont présentés.

– le sujet traité :  (évènements qui ont ponctué la vie de l’auteur,   sentiments et   réflexions sur ces expériences)

– la situation de l’auteur :   concordance entre la personne mise en scène par le récit autobiographique et la personne du même nom dont l’histoire garde la trace.

– la position du narrateur  : implique une correspondance identitaire obligée entre l’auteur de l’autobiographie et le personnage principal du récit qui raconte sa vie.

 Lejeune soutient que, pour avoir une autobiographie en bonne et due forme, il faut que toutes ces composantes soient respectées. Si une d’elles devait manquer, il nous serait impossible de classer ce texte sous le genre littéraire de l’autobiographie : nous opterions alors pour l’un des nombreux genres voisins que sont :

le roman personnel, la biographie, le journal intime, l’autoportrait, l’autofiction..etc. 

Avant tout, le récit autobiographique constitue une sorte de pacte car il suppose l’existence d’une forme de contrat entre l’auteur et le lecteur, « un contrat d’identité́ qui est scellé par le nom propre » . C’est le pacte autobiographique :« Pour qu’il y ait une autobiographie, il faut que l’auteur passe avec ses lecteurs un pacte, un contrat, qu’il leur raconte sa vie en détail, et rien que sa vie. »

Dans un ouvrage ultérieur intitulé Les Brouillons de soi, Lejeune rappelle le fondement de ce pacte : c’est celui d’un auteur qui s’engage à tenir sur lui-même un discours qui prétend reconstruire dans ses moindres détails la trajectoire d’une vie, un discours véridique et susceptible de vérification (Lejeune 1998 )

Toutefois, l’autobiographie déborde de la simple recollection des faits : « tout acte autobiographique met en jeu de vastes problèmes, comme ceux de la mémoire, de la construction de la personnalité́ et de l’auto-analyse » (Lejeune 1996 ).

Dans tout ce processus, le choix des souvenirs n’est pas anodin: il est « lié à une argumentation et à la construction d’une image de soi » (Lejeune 1998 : 46). Ce qui, pour un artiste, peut correspondre à une forme de projet créateur.

Au fur et à mesure que s’élabore une autobiographie, il n’est pas rare de voir apparaître de nombreux brouillons qui correspondent, selon Lejeune, à une longue série d’essayages et de retouches. C’est au travers de ceux-ci que l’artiste se « bâtit peu à peu une identité, en suivant la mode, en cherchant son style »(Lejeune 1998 : 7).

La reconstruction historique de soi faite à partir de l’âge adulte peut difficilement échapper à une forme de mise en scène et l’autobiographie est alors «parsemée de minuscules autofictions»  .

Lejeune reconnaît aussi que, pour arriver à faire concorder tous les éléments, l’auteur a parfois recours à des procédés de montage, des stratégies de contraintes et des jeux d’énonciation devant assurer l’établissement du contrat entre l’auteur et son lecteur (Lejeune 1998 ).  

Enfance et le genre autobiographique

Il y a bien équivalence entre auteur, narrateur et personnage, mais l’œuvre ne porte que sur l’enfance ; sa finalité n’est pas l’histoire de la personnalité ; aucun pacte de lecture ne figure explicitement en début ou en fin de texte. Le but de l’auteur n’est ni de se connaitre soi-même ni de retracer l’histoire de sa personnalité mais de poursuivre la recherche menée dans toute son œuvre : la mise au jour des tropismes, ces « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience », qui « sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir » et qui constituent « la source secrète de notre existence » (Sarraute, 1956 ).

 N. Sarraute a expliqué inlassablement son projet qui consiste à faire renaitre « avant qu’ils disparaissent » (c’est le premier titre qu’elle avait envisagé) ces mouvements ténus qui sont encore plus indéfinissables chez l’infans, celui qui ne parle pas encore.

 

Pour aller plus loin, Lejeune sur l’autobiographie sur canal-U

  • Les mémoires: « récit qu’une personne fait par écrit des choses, des événements auxquels elle a participé ou dont elle a été témoin ».Les mémoires ont pour objet principal les évènements historiques ou sociaux   pendant la vie du mémorialiste  généralement un personnage public  .

 Par exemple : Les Mémoires du général de Gaulle. Le narrateur est à la fois témoin et personnage principal

Mais c’est un peu différent avec les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir sont bien une autobiographie.

  • Le roman autobiographique. Le « je » autobiographique n’est pas assumé. C’est la 3° personne qui est utilisée « il »/ « elle »

Par exemple le roman Adolphe de Benjamin Constant

  • L’autoportrait : En littérature le projet de raconter l’histoire d’une personnalité n’est pas avoué. La linéarité chronologique de la vie de l’auteur n’est pas respectée ; l’ordre est thématique ou logique. C’est ce que fait  Montaigne dans ses Essais.
  • Le journal intime: le narrateur (qui se confond avec l’auteur) raconte ses pensées au jour le jour, parfois de façon fragmentaire.
  • L’autofiction : (Serge Doubrovsky)« Fiction d’évènements et de faits strictement réels. »= raconter sa vie en la réinventant, en passant par une « mise en scène ».

Des pactes autobiographiques célèbres…

XVI° siècle : Montaigne, Les Essais

Les Essais de Montaigne sont une forme autobiographique. L’auteur y emploie la 1° personne et anonce son projet, assurant qu’il se montrera tel qu’il est.

Et parlant de lui-même, il parle aussi de l’Homme et de sa condition. 

 

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit, dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis: à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus entière et plus vive, la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc.

 XVIII° siècle : Rousseau, Les Confessions

 

 Intus et in cute

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce ne que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son coeur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là.

 

LES TROPISMES de N. Sarraute

Les tropismes, d’après l’auteur : “ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir…”

 Tropismes, publié e 1939 contient les éléments dont, ensuite, Nathalie Sarraute tirera parti : textes très courts où une conscience jamais nommée, simple référence impersonnelle, s’ouvre ou se rétracte à l’occasion d’une excitation extérieure… ».

LES TROPISMES de N. Sarraute

Ce qui constitue l’essentiel de la création de Nathalie Sarraute c’est l’expressiondu tropisme.

Ce terme original qu’utilise Sarraute pour donner un titre à son premier texte1, « Tropismes » a été emprunté à la biologie. En biologie le mot « tropisme » désigne le mouvement des plantes et des animaux en réponse à un stimulus particulier. Sarraute a employé ce mot parce qu’il correspondait le mieux aux mouvements qu’elle a décrits dans toute son oeuvre. Elle a transposé le terme biologique dans lechamp littéraire. Le Robert, Dictionnaire de la Langue Française, définit tropismeainsi : Réaction d’orientation ou de locomotion orientée (mouvement), causée par agents physique ou chimique (Le Petit Robert, Dictionnaire de la Langue Française, Paris 1992 : 2029) Pour voir l’analogie entre le terme biologique et celui employé par Sarraute il faut comprendre que dans les deux cas le « tropisme » correspond à la progression d’un organisme. Alors qu’en biologie il constitue la réaction d’une