Montaigne, Des Cannibales

Biographie de Michel de Montaigne (1533-1592) 

Michel de Montaigne (1533-1592) : Il incarne l’Humanisme: diplomate pendant les guerres de religion, parlementaire,maire de Bordeaux, proche du roi Henri IV, il s’est aussi consacré à la méditation et à l’introspection.

Dans son oeuvre majeure Les Essais (1595) Montaigne se dépeint lui-même, comme un sujet observé, sans artifice, pour révéler son “moi” dans son entière nudité, pour se comprendre et comprendre le monde.C’est une démarche tout à fait nouvelle. Il laisse libre cours à ses pensées souvent imprégnées de pessimisme, telles qu’elles se présentent à lui. Son étonnement philosophique commence avec sa devise “Que sais-je ?”. Son influence sur la littérature française est très importante.En pleine guerre de religions, il affiche sa tolérance et son aversion pour les luttes fratricides entre catholiques et protestants, considérant que la complexité des situations ne peut se régler ainsi. S’il croit en Dieu, il considère que l’homme  doit être dégagé des croyances et des préjugés qui l’accompagnent (“Apologie de Raymond Sebond”).

“Les hommes sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mêmes.”
Michel de Montaigne – 1533-1592 – Essais

“Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage.”
Michel de Montaigne – 1533-1592 – Essais

“L’impression de certitude est un témoignage certain de folie et d’incertitude extrême. C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif.”
Michel de Montaigne – 1533-1592


 

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Sur les Essais

XTE

Dans ses Essais, édités pour la première fois en 1580, Montaigne évoque assez précisément les trois premières guerres de Religion (1562-1563 ; 1567-1568 ; 1568-1570) auxquelles il participe dans les rangs de l’armée royale dans le Sud-Ouest. Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) le porte à se retirer dans son domaine périgourdin et le plonge dans un silence sur les affaires publiques. 

 

« Les cannibales font des guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus loin sur la terre ferme, guerre où ils vont tout nu, n’ayant d’autres armes que des arcs ou des épées de bois, aiguisées par un bout à la façon des fers de nos épieux. C’est chose étonnante que la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et avec tous les agréments auxquels ils peuvent penser,   celui qui en est le maître fait une grande assemblée des gens de sa connaissance ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’être blessé par lui, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient aussi des morceaux   à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes[1] ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Pour preuve qu’il en est bien ainsi, voici un fait : s’étant aperçu que les Portugais qui s’étaient alliés à leurs adversaires, usaient contre eux, quand ils les prenaient, d’une autre sorte de mort qui consistait à les enterrer jusqu’à la ceinture et à leur tirait sur le reste du corps force coups de traits, puis à les pendre, ils pensèrent que ces gens-ci, de l’ancien monde, et qui avaient semé la connaissance de beaucoup de vices dans leur voisinage et qui était beaucoup plus grand maître qu’eux en toute sorte de méchanceté, n’adoptaient pas sans cause cette sorte de vengeance et qu’elle devait être plus pénible que la  leur. Alors ils commencèrent à abandonner leur manière ancienne pour suivre celle-ci. Je ne suis pas sachez que nous soulignions l’horreur barbare qu’il y a dans une telle action, mais plutôt du fait que, jugeant bien de leur faute, nous soyons si aveugles à l’égard des nôtres”.

  Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par des tortures et des supplices un corps ayant encore toute sa sensibilité, à le faire rôtir petit à petit, le faire mordre et tuer par les chiens et les pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche date, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Chrysippe et Zénon, chefs de l’école  stoïque   ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture  comme le firent nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville d’ Alésia ; ils se résolurent à lutter contre la faim due à ce siège en utilisant les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. “ Les Gascons, dit-on, en faisant usage de pareils aliments , prolongèrent leur vie. ” .

(…) Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

 

 Michel de Montaigne (1533-1592), Essais, « Des cannibales », Livre I, chapitre XXI,  (1580) (traduit en Français moderne  par André Lanly chez Honoré Champion)

 

 

[1] Peuples nomades, d’origine indo-européenne, ayant vécu entre le VIIe siècle et le III° siècle av. J.-C. dans les steppes eurasiennes, une vaste zone allant de l’Ukraine à l’Altaï, en passant par le Kazakhstan. [2] Tortures.[3] Des stoïciens, c’est-à-dire des philosophes grecs anciens (IV° siècle avant J.C.) qui voulaient vivre en accord avec la nature et la raison pour atteindre la sagesse et le bonheur.


 

  1. D’après Montaigne, quels sont les plus cruels : les Amérindiens ou les Européens ?
  2. Selon Montaigne, les cannibales restent innocents après leur rencontre avec les Européens ? Leur sont-ils donc moralement supérieurs ?
  3. Afin de montrer la prise de position de Montaigne, repérer et commenter l’emploi, à deux reprises du pronom personnel « je »
  4. «… Il y a plus de barbarie a mangé un homme vivant qu’à le manger mort » comparer et commenter les deux usages du verbe ” manger’

 

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