Le parcours : récit et Connaissance de soi

 

 

 

 

 

Dans cette partie, vous trouverez tout ce qui concerne le parcours 3récit et connaissance de soi”

II1. Lectures linéaires

  • Texte 3 : Vallès, L’enfant
  • Texte 4 : Proust, A La Recherche du Temps perdu

II.2 Lectures cursives

  • G. Perec, W ou Le Souvenir d’enfance
  • P.Modiano, Un Pedigree

II.3 Documents complémentaires

  • Doc 1 :P. Lejeune, L’Autobiographie en France
  • Doc 2 :M. Proust et la mémoire involontaire
  • Doc 3 :Réseaux sociaux et récit de soi

II.4 Parcours artistique

  • Charlotte Salomon, Vie ? ou théâtre ?
  • Marjane Satrapi, Persépolis
  • J.M Basquiat, Autoportraits
  • Sophie Calle, La Filature

 

Récit & connaissance de soi

LECTURES

 Texte N°3: Jules Vallès, L’Enfant, Incipit

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.

  Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit; je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j’ai été beaucoup fouetté.
            Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
            Mlle Balandreau m’y met du suif.
            C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente: comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. “Vlin ! Vlan! Zon ! Zon ! – voilà le petit Chose qu’on fouette; il est temps de faire mon café au lait.”
            Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu; mon derrière lui a fait pitié.
            Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour; mais elle a pensé que ce n’était par le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.
            Lorsqu’elle entend ma mère me dire: ” Jacques, je vais te fouetter !
            – Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.
            – Oh ! Chère demoiselle, vous êtes trop bonne !”
                        Mlle Balandreau m’emmène; mais, au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.
            “A votre service”, répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
            Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.

            C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range, sur des planches rongées, quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête rouge, et à queue bleue.
            Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui; un coup violent m’arrête; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.
            “C’est ta faute si ton père s’est fait mal!”
            Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
            Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père: je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée; c’est moi qui en suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir; on met des compresses.
            “Ce n’est rien”, vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tachée de rouge.
            Je sanglote, j’étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.
            Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
            Ce n’est pas ma faute, pourtant !
            Est-ce que j’ai forcé mon père à faire ce chariot ? Est-ce que je n’aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu’il n’eût point mal ?
            Oui – et je m’égratigne les mains pour avoir mal aussi.
            C’est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s’est emportée.
            On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit, en grosses lettres, qu’il faut obéir à ses père et mère: ma mère a bien fait de me battre.

Jules Vallès, L’Enfant

😂😂😂😂 Eh non! La correction viendra plus tard !

Texte °4 : Marcel Proust, A la Recherche du Temps perdu ; Du côté de chez Swann(1913)

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.

   (…) un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. […] Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

 

Contenu de l’onglet

Récit & connaissance de soi

 LECTURES CURSIVES

LECTURES

Georges Perec, W ou le Souvenir d’enfance

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.
Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.
Contenu de l’onglet

Patrick Modiano, Un Pedigree

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.
Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.
Contenu de l’onglet

Récit & connaissance de soi

DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES

Document 1 : Philippe Lejeune, L’autobiographie en France, 1971

Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, 1971 .

 

Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, 1971 .

S’interroger sur le sens, les moyens, la portée de son geste, tel est le premier acte de l’autobiographe : souvent le texte commence, non point par l’acte de naissance de l’auteur (je suis né le….) mais par une sorte d’acte de naissance du discours, “le pacte autobiographique”.

En cela, l’autobiographe n’invente pas : les mémoires commencent rituellement par un pacte de ce genre : exposé d’intention, circonstances où l’on écrit, réfutation d’objections ou de critiques. Mais le rite de présentation a une fonction beaucoup plus importante pour l’autobiographe, puisque la vérité qu’il entreprend de dévoiler lui est personnelle, qu’elle est lui. Ecrire un pacte autobiographique (quel qu’en soit le contenu), c’est d’abord poser sa voix, choisir le ton, le registre dans lequel on va parler, définir son lecteur, les relations qu’on entend avoir avec lui : c’est comme la clef, les dièses ou les bémols en tête de la portée : tout le reste du discours en dépend. C’est choisir son rôle.

Document 2 : Mémoire volontaire et involontaire (A propos de M.Proust)

Proust distingue la mémoire volontaire de la mémoire involontaire. La mémoire volontaire est celle qui, parce qu’elle est une mémoire de l’intelligence ne nous donne du passé que des images sans vérité, des illusions sans authenticité. Au contraire, la mémoire involontaire est une mémoire de l’impression,elle survient à un moment impromptu,par la redécouverte d’un lieu, d’un son, d’un goût que nous avons déjà rencontré dans notre enfance. Et c’est par cela seulement que le passé resurgitcette fois dans toute sa saveur, comme si nous y vivions de nouveau.Et c’est aussi par cela que le vertige du temps écoulé nous frappe comme si, du haut d’une montagne, nous regardions soudain vers le bas et que nous réalisions le chemin parcouru.

Marcel, le narrateur d’A La Recherche du Temps perdufait le commentaire suivant sur le passé : « C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles ».

En voulant se ressouvenir de Combray, le village de son enfance, le narrateur de La Recherche n’arrive à revoir que « le théâtre et le drame de [s] on coucher ». La mémoire est obscurcie par le savoir-vouloir, le narrateur voit ici une « mémoire volontaire » comme motif de l’obscurcissement des autres « parties » ou bien plutôt des autres souvenirs de Combray : « comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi ».

Ce qui s’est passé à Combray est « mort » pour le narrateur, puisque ce passé est précisément entravé par le savoir-vouloir de la « mémoire volontaire » ou la « mémoire de l’intelligence ». Le narrateur proustien va jusqu’à établir un parallèle entre cet être-entravé et un motif de la « croyance celtique », selon lequel « les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée » :  « Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel) que nous ne soupçonnons pas »

Seule une « mémoire involontaire »,déclenchée par la sensation d’un objet matériel et non par « les efforts de notre intelligence », est capable d’évoquer de nouveau le passé. C’est le célèbre épisode de la madeleine qui illustre cela, suivant immédiatement cette citation :

 « ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur [du thé et du gâteau], tente de la suivre jusqu’à moi. […]  
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
  
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu ».

Puisque la saveur du thé et du gâteau est liée au souvenir du même« goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul » que la tante du narrateur lui donnait autrefois, quelque chose « palpite » au fond du « moi » du narrateur aussitôt qu’il goûte le thé mêlé au gâteau. Cependant, toute la mémoire n’apparaît que « tout d’un coup »dès lors que la « lâcheté » du narrateur lui conseille de ne plus se pencher vers ce souvenir, « de laisser cela ». Il faut ne plus vouloir son propre passé, ou plutôt il faut s’en séparer, pour qu’il apparaisse.

Proust situe à la base de la « mémoire involontaire » des déclencheurs sensuels, comme la célèbre madeleine, les dalles inégales et le bruit de la fourchette. C’est que, comme l’explique le narrateur de La Recherche, le passé est « caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel) ».Que nous nous souvenions de notre passé, cela dépend du hasard, de notre rencontre avec le déclencheur sensuel qui nous restitue notre passé : « Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas ».

 Chez Proust, le résultat du souvenir est une sorte de vision d’idées ou d’essences

En faisant l’expérience d’une « mémoire involontaire », le narrateur n’appréhende pas une éternité, mais bien plutôt « un peu de temps à l’état pur ». Cette mémoire retrace donc « l’essence permanente et habituellement cachée des choses », « à la fois dans le présent et dans le passé ». Le narrateur ne transcende donc que l’ordre irréversible du temps, non pas le temps lui-même.

L’idée d’une profondeur du temps comme condition de la mémoire

La condition de la « mémoire involontaire » est le refus d’un temps de succession et l’hypothèse d’une profondeur du temps, en raison de laquelle le passé est encore d’une certaine manière actuelle et peut être réécrit ou réappris au fil de sa redécouverte narrative.

le narrateur proustien estime non seulement qu’il n’y a qu’un temps « sécrété par moi » ou, pour reprendre une formule de Schelling, qu’« un temps interne », propre à toute chose, « qui lui est inné et inhérent », mais surtout il pose aussi l’idéed’une profondeur du temps, qui mène à la coexistence du passé et du présent.C’est exactement ce dont le narrateur parle lorsqu’il dit avoir l’impression que les hommes, lui-même inclus, « étaient juchés sur de vivantes échasses, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse ». Cependant, le narrateur de la Recherche éprouve « un sentiment de fatigue et d’effroi » à sentir qu’il est « juché » au sommet vertigineux du temps vécu.  

Proust fait ainsi redécouvrir au protagoniste son « vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement ».

Source : https://journals.openedition.org/cps/427#tocfrom1n5

Un été avec Proust

Document 3 : Réseaux sociaux et récits de soi

Le récit de soi envahit la toile… Mais pour parler de qui, au fond ?

Le récit de soi à travers les réseaux sociaux.

Caroline Calloway est une Américaine d’une vingtaine d’années qui publie le récit de ses aventures sur les réseaux sociaux depuis juin 2012. Son lectorat a dépassé petit à petit le cercle de ses relations pour atteindre aujourd’hui plus de 608 000 abonnés sur Instagram [4] — son réseau de prédilection, 53 600 sur Twitter [5] et 50 700 sur Facebook [6] [7]. Cette étudiante en histoire de l’art relate son expérience en Angleterre à l’Université de Cambridge. Il s’agit pour elle de raconter « l’histoire de sa vie »,celle d’une jeune Américaine face aux déboires universitaires, aux rencontres amicales festives et aux tumultes amoureux propres à ce moment de bascule vers l’âge adulte. Sous le hashtag* [8] « #adventuregrams », Calloway documente donc sa vie.

Son approche médiatique est hybride : chacun de ses messages sur Instagram est constitué d’une image et d’un texte qui, s’il reste court, atteint tout de même souvent la limite de caractères imposée par le site. Photographies d’elle-même, de ses amis, paysages des lieux qu’elle a visités, de ses repas : ses images comme ses textes dépeignent une vie qui semble avant tout tenir du conte de fées. À ce titre, son petit ami Oscar, jeune et séduisant étudiant suédois, fait indubitablement figure de prince charmant…

 

Chaque image est soigneusement choisie et traitée par la jeune femme qui les recadre et utilise des filtres afin d’esthétiser au maximum ses prises de vue. Celles-ci sont toujours en lien direct avec le texte qui les accompagne, illustrant le lieu où le récit se déroule ou l’un de ses protagonistes. Ainsi, Calloway agrémente le récit de son voyage au Danemark par une photographie de Copenhague flanquée d’un titre précisant le nom de la ville dans une typographie stylisée, un effet que l’on retrouve sur chaque illustration de ses voyages (New York [9], Gênes [10], etc.). Cette attention à la typographie, ainsi que le désir de construction d’une continuité, soulignent le caractère construit du récit de Caroline Calloway.

En effet, c’est un véritable travail d’écriture et d’éditorialisation de soiqu’effectue la jeune-femme qui décrit son projet comme étant des « mémoires ». Elle construit une narration a posteriori de son expérience à l’étranger, avec un décalage d’un an, selon une progression bien établie, et ce afin de ménager une véritable intrigue pour son lectorat : ses messages sont ponctués de dialogues et d’éléments de suspens que matérialisent les « to be continued » par lesquels ils se terminent [11]. Ses textes alternent entre description des lieux qu’elle a visités, narration précise des événements qu’elle a vécus et retranscription de ses pensées, de ses sentiments personnels, sur un mode qui se veut honnête et spontané, comme elle aime à le répéter dans ses entretiens. Selon elle, cette attitude lui assure le respect de son lectorat qui ne se laisserait pas prendre au jeu de l’exagération ou de la fictionnalisation de sa vie. Par ce pacte autobiographique, Calloway est comme un Jean-Jacques Rousseau des réseaux sociaux :

« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi . »Rousseau,Les Confessions

 

Pour le chercheur Philippe Lejeune, l’autobiographie est un « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier, sur l’histoire de sa personnalité [13] » Et c’est bien à un tel travail que se livre la jeune femme, même son récit paraît souvent empreint d’une certaine préciosité qui se manifeste par exemple dans des tournures au passé simple — les réseaux sociaux favorisent une écriture au présent — ou dans l’affectation de ses dialogues, un format loin d’être usuel sur Instagram, ou encore dans sa gestion de la temporalité.

En effet, Calloway effectue parfois des prolepses* , anticipant sur des événements à venir (« Oscar me dira plus tard qu’il est tombé amoureux de moi la première fois qu’il m’a vue dans ma combinaison-pyjama  »).

Du fait de son statut d’amateur, la démarche de Caroline Calloway se pose comme un objet de tension entre la tradition littéraire autobiographique et le phénomène de l’extimité*[1]  sur les réseaux sociaux. Le terme « extime » est apparu en 1928 sous la plume d’Albert Thibaudetdans La Nouvelle Revue Française pour qualifier une certaine approche littéraire ou journalistique.(…)  Le sociologue Serge Tisseron reprendra alors le terme pour lui donner une définition plus précise et différencier le concept d’extimité de celui d’exhibitionnisme en l’inscrivant dans une dynamique de construction identitaire plus positive. Pour Tisseron, si l’exhibitionnisme est une forme de cabotinage, l’extimité est « le processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés […] le désir d’extimité est inséparable du désir de se rencontrer soi-même à travers l’autre et d’une prise de risques [19] ».

 

Le désir de l’approbation d’autrui est évident chez Calloway, du fait même de sa présence sur les réseaux sociaux, mais aussi des nombreux commentaires et des « J’aime » suscités par chacune de ses publications, venant de lecteurs attentifs, assidus et encourageants, tant les émoticônes en forme de cœur abondent. Les écrits de cette femme au seuil de l’âge adulte, qui choisit de perdre tous ses repères en partant au Royaume-Uni, illustrent de manière touchante ce désir d’extimité.

Seule en territoire inconnu, Caroline Calloway livre un récit qui a tout du roman d’apprentissage, ou initiatique,ce genre né en Allemagne au début du XVIIIe siècle. Ces romans racontent l’évolution d’un jeune héros jusqu’à l’âge adulte. Durant son cheminement, ce dernier est conduit à réfléchir sur les sentiments et à se construire un idéal existentiel. Des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister [20] de Goethe à L’Éducation sentimentale [21] de Flaubert, ces romans narrent les péripéties qui construisent le héros en tant qu’homme. En ce sens, Caroline Calloway serait une sorte de pendant féminin et connecté du Frédéric Moreau de Flaubert.

Grâce à son succès auprès des internautes, l’Américaine a obtenu fin 2015 des contrats d’édition avec Penguin Random House au Royaume-Uni, Macmillan Publishers aux États-Unis, et Hugo & Cie en France. Son livre paraîtra en 2017 sous le titre And We Were Like : A Memoir.

Si le fait d’être éditée intronise la jeune femme comme auteure, ceci ne doit pas évincer la littérarité même de son expérience sur le Web. En effet, l’écriture de Calloway peut être qualifiée de littéraire, pour plusieurs raisons. D’une part parce qu’elle est l’objet d’une réflexion construite et que l’auteure opère un véritable travail sur la narration. D’autre part parce qu’elle contractualise sa relation au lecteur par un pacte autobiographique des plus limpides et canoniques. Sa démarche s’inscrit également dans une histoire littérairequi serait tout à la fois celle du roman initiatique, de l’autobiographie et du feuilleton. (…) Elle adopte donc, à travers son usage des réseaux sociaux, une posture auctoriale des plus classiques : recherche de la production d’un contenu original, construction d’un pacte de lecture autobiographique, désir d’appréciation d’un lectorat, volonté de créer un récit qui soit littéraire, c’est-à-dire de former une « matrice de sens [23] ». La singularité de Calloway est d’effectuer tout cela en détournant les codes et les habitudes d’écriture sur les réseaux sociaux de manière à les transformer en de véritables supports narratifs et littéraires inédits.

 

 

 

Source Guilet Anaïs (2017). “Les feuilletons sur les réseaux sociaux”, in Limare Sophie, Girard Annick, Guilet Anaïs (édité par), Tous artistes ! Les pratiques (ré)créatives du Web, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 141-154, ISBN: 978-2-7606-3784-9 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/les-feuilletons-sur-les-reseaux-sociaux (…)), RISBibTeX.

 

 

 

 

Extimité : Terme popularisé par Serge Tisseron qui désigne l’exposition d’informations personnelles au regard d’autrui, dénotant en général un désir de validation et de reconnaissance de la part du sujet.

 

Récit & connaissance de soi

PARCOURS

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?

Charlotte Salomon (1917-1943) est une artiste juive allemande  morte enceinte à l’âge de vingt-six ans à Auschwitz. Elle a  laissé derrière elle plus de 1300 peintures lumineuses réalisées de fin 1940 à mi-1942 pour lutter contre le désespoir.

 Réfugiée près de Nice, Charlotte décide, confrontée à un monde en décomposition, de peindre, d’écrire et de mettre en scène sa vie .Oeuvre unique mais qui allie textes, peintures et musiques. Sous-titrée “Opérette aux trois couleurs”, cet ensemble monumental est réalisé à la gouache, avec les seules trois couleurs primaires. L’artiste calligraphie le récit, les dialogues et les indications musicales sur des calques. Peu avant son arrestation en 1943, elle a confié à un ami proche l’intégralité de son oeuvre en lui disant « Prenez-en soin, c’est toute ma vie ».

Charlotte Salomon, Autoportrait (vers 1940-1942)
Charlotte Salomon, 30 Janvier 1933

Issue d’une famille juive-allemande aisée. Charlotte a 16 ans lorsque Hitler devient chancelier du Reich le 30 janvier  1933.

La mère de Charlotte s’est suicidée lorsqu’elle avait 9 ans et son père s’est remarié quelques années après avec une chanteuse lyrique, Paula Lindberg, avec qui elle eut une relation très forte.

Dés 1936 son père qui avait perdu son droit d’exercer la médecine (puisqu’il était juif) fut interné dans le camp de concentration de Sachsenhausen.Mais il survivra.

Charlotte Salomon, le père

Charlotte commença des études d’art à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin. Mais parce qu’elle était juive, elle ne put obtenir  le premier prix qu’elle méritait. Elle aura été la dernière étudiante juive de Beaux-Arts de Berlin.

Début 39, elle se réfugia dans le sud de la France, chez ses grands-parents. Mais le 20 mars 40, sa grand-mère se défenestre sous ses yeux, ne pouvant plus supporter la violence  nazie.  Quelques mois plus tôt son grand père lui avait avoué qu’elle était   la dernière d’une lignée maternelle dont tous les membres, depuis trois générations, s’étaient suicidé. Même sa mère, qui lui avait-on dit – était morte de la grippe en 1926 ,s’était elle aussi jetée dans le vide. Quant à l’origine de son prénom, elle l’avait hérité d’une tante morte noyée avant sa naissance, en 1913.

La mère de Charlotte, qui s'est défenestrée quand elle avait 9 ans, en 1926, lui dit peu avant de mourir: "Au ciel, tout est beaucoup plus beau que sur terre, et, lorsque ta Maman sera devenue un petit ange, elle descendra et apportera à son petit lapin, elle apportera une lettre dans laquelle elle dira comment c’est au ciel, comment c’est tout là-haut dans le ciel."

Charlotte Salomon porteuse d’une bien lourde histoire, exilée dans un pays étranger auprès d’un grand-père aigri et menacé par la guerre et l’antisémitisme va trouver dans la création artistique un moyen de supporter la tragédie qu’est sa vie. 

Entre 1940 et 1942 , elle travailla intensément à son œuvre autobiographique Leben ? Oder Theater ?,(Vie ? ou théâtre ?) et mit  en scène son histoire dans des oeuvres picturales  enrichis de textes . En moins de deux ans elle peindra plus d’un millier de gouaches. Une sorte d’urgence devant la mort qui rode.

 Elle ne travaille qu’ à partir des trois couleurs primaires. Ses oeuvres juxtaposent des calques sur lesquels sont écrits des récits, des dialogues , des annotations musicales.  Sorte de Comédie humaine qui oscille entre comédie et tragédie ou chaque être rencontré devient un personnage. 

 

Oeuvre qui interroge  le sens de la vie et la place et le rôle de l’art. Peu avant sa déportation , elle confiera les gouaches de Leben ? Oder Theater ? à un ami proche avec ces mots : «Gardez- les bien, c’est toute ma vie.»

En 1943, Charlotte et l’homme qu’elle avait épousé peu de temps auparavant sont dénoncés et déportés à Auschwitz où Charlotte, enceinte, sera exterminée très rapidement.ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.

Oeuvre complète, autant littéraire que picturale, qui se lit comme un roman. Charlotte Salomon y fait le récit de sa vie, et de celle de sa famille, dans une très belle langue (traduction d’Anne Helène Hoog et Michel Roubinet). On y retrouve tous les personnages croisés dans sa vie, qu’elle rebaptise de manière amusante. (sa belle-mère, Paula Lindberg, devient Paulinka BimBam). Ainsi elle transfigure un destin tragique en œuvre mi-profonde mi-légère.  

Son œuvre entrelace les textes et les peintures, en y ajoutant une dimension musicale.  

Les peintures, format presque carré, sont d’une vivacité extraordinaire. Charlotte Salomon alterne les portraits, les scènes de vie, assemblages de scénettes dans un même plan, parfois organisées dans ce qui ressemble à des cases, joue avec les perspectives, les aplats de couleurs, les textures, les échelles, de telle manière que c’est un monde qui s’ouvre aux yeux du spectateur. Une forme d’onirisme, aussi, évoque les tableaux de Chagall.

La calligraphie des textes, tracés en majuscules, à la gouache, sur des calques ou directement sur les peintures, tantôt en lignes bien droites, tantôt formant des courbes, des blocs, composés de caractères de plus ou moins grandes tailles, sont comme des petits êtres vivants animant les tableaux.

 

 

La dimension autobiographique de l’oeuvre. (Cliquez sur L‘OBS )

Vidéo exposition

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ? traduit par Anne Hélène Hoog et Michel Roubinet (Le Tripode – 820 pages -28×28 cm – plus de 1100 reproductions – 4 600 grammes – Relié par une toile – 95€)

Interview video père et belle-mère de Charlotte

Emission sur Charlotte Salomon

David Foenkinos, Charlotte, Ed. Gallimard,

Lisez ci-contre un extrait de Charlotte, écrit par David Foenkinos et publié en 2014. Vous n’êtes pas obligé d’aimer…😉 

I

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte.

Il y eut d’abord sa tante, la sœur de sa mère.

Les deux sœurs sont très unies, jusqu’à un soir de novembre 1913.

Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi.

Ce n’est jamais extravagant.

Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur.

C’est peut-être lié à la personnalité de leur père.

Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités.

À ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine.

Leur mère est plus douce.

Mais d’une douceur qui confine à la tristesse.

Sa vie a été une succession de drames.

Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

Pour l’instant, restons avec Charlotte.

La première Charlotte.

Elle est belle, avec de longs cheveux noirs comme des promesses.

C’est par la lenteur que tout commence.

Progressivement, elle fait tout plus lentement : manger, marcher, lire.

Quelque chose ralentit en elle.

Sûrement une infiltration de la mélancolie dans son corps.

Une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas.

Le bonheur devient une île dans le passé, inaccessible.

Personne ne remarque l’apparition de la lenteur chez Charlotte.

C’est bien trop insidieux.

On compare les deux sœurs.

L’une est simplement plus souriante que l’autre.

Tout au plus souligne-t-on, ici ou là, des rêveries un peu longues.

Mais la nuit s’empare d’elle.

Cette nuit qu’il faut attendre, pour qu’elle puisse être la dernière.

C’est un soir si froid de novembre.

Alors que tout le monde dort, Charlotte se lève.

Elle prend quelques affaires, comme pour un voyage.

La ville semble à l’arrêt, figée dans un hiver précoce.

La jeune fille vient d’avoir dix-huit ans.

Elle marche rapidement vers sa destination.

Un pont.

Un pont qu’elle adore.

Le lieu secret de sa noirceur.

Elle sait depuis longtemps qu’il sera le dernier pont.

Dans la nuit noire, sans témoin, elle saute.

Sans la moindre hésitation.

Elle tombe dans l’eau glaciale, faisant de sa mort un supplice.

On retrouve son corps au petit matin, échoué sur une berge.

Complètement bleu par endroits.

Ses parents et sa sœur sont réveillés par la nouvelle.

Le père se fige dans le silence.

La sœur pleure.

La mère hurle sa douleur.

Le lendemain, les journaux évoquent cette jeune fille.

Qui s’est donné la mort sans la moindre explication.

C’est peut-être ça, le scandale ultime.

La violence ajoutée à la violence.

Pourquoi ?

Sa sœur considère ce suicide comme un affront à leur union.

Le plus souvent, elle se sent responsable.

Elle n’a rien vu, rien compris à la lenteur.

Elle avance maintenant la culpabilité au cœur.

2

Les parents et la sœur n’assistent pas à l’enterrement.

Dévastés, ils se terrent.

Ils sont sûrement un peu honteux aussi.

Le regard des autres est à fuir.

Quelques mois passent ainsi.

Dans l’impossibilité de prendre part au monde.

Une longue période de mutisme.

Parler, c’est risquer d’évoquer Charlotte.

Elle se cache derrière chaque mot.

Seul le silence peut soutenir la marche des survivants.

Jusqu’au moment où Franziska pose un doigt sur le piano.

Elle joue un morceau, chante doucement.

Ses parents s’approchent d’elle.

Et se laissent surprendre par cette manifestation de vie.

Le pays entre en guerre, et c’est peut-être mieux.

Le chaos est le juste décor à leur douleur.

Pour la première fois, le conflit est mondial.

Sarajevo fait tomber les empires du passé.

Des millions d’hommes se précipitent vers leur fin.

L’avenir se dispute dans de longs tunnels creusés dans la terre.

Franziska décide alors de devenir infirmière.

Elle veut soigner les blessés, guérir les malades, réanimer les morts.

Et se sentir utile, bien sûr.

Elle qui vit chaque jour avec le sentiment d’avoir été inutile.

Sa mère est effrayée par cette décision.

Cela provoque des tensions et des disputes.

Une guerre dans la guerre.

Rien à faire, Franziska s’engage.

Et se retrouve proche des zones dangereuses.

Certains la jugent courageuse.

Elle n’a simplement plus peur de la mort.

 

Au cœur des combats, elle rencontre Albert Salomon.

C’est l’un des plus jeunes chirurgiens.

Il est très grand et très concentré.

Un de ces hommes qui, même immobiles, semblent pressés.

Il dirige un hôpital de circonstance.

Sur le front, en France.

Ses parents étant morts, la médecine lui tient lieu de famille.

Obnubilé par sa tâche, rien ne le détourne de sa mission.

Il semble peu attentif aux femmes.

Tout juste a-t-il remarqué la présence d’une nouvelle infirmière.

Elle ne cesse pourtant de lui adresser des sourires.

Heureusement, un événement modifie l’histoire.

En pleine opération, Albert éternue.

Son nez coule, il doit se moucher.

Mais ses mains examinent les boyaux d’un soldat.

Franziska approche alors un mouchoir.

C’est à cet instant précis qu’il la regarde, enfin.

 

Un an plus tard, Albert prend son courage à deux mains.

Ses deux mains de chirurgien.

Et va voir les parents de Franziska.

Ils sont si froids qu’il en perd ses moyens.

Pourquoi est-il venu déjà ?

Ah oui… demander leur fille… en ma… riage…

Demander quoi ? grogne le père.

Il ne veut pas pour gendre de ce grand échalas.

Il ne mérite sûrement pas d’épouser une Grunwald.

Mais Franziska insiste.

Elle dit qu’elle est très amoureuse.

Difficile d’en être certain.

Mais elle n’est pas du genre à faire des caprices.

Depuis la mort de Charlotte, la vie est réduite à l’essentiel.

Les parents finissent par céder.

Ils forcent leur caractère pour se réjouir un peu.

Pour renouer avec le sourire.

Ils vont jusqu’à acheter des fleurs.

Il y a si longtemps qu’on n’a pas vu de couleurs dans leur salon.

C’est une forme de renaissance par les pétales.

Pourtant, au mariage, ils affichent des mines d’enterrement.

3

Dès les premiers jours, Franziska reste seule.

Pourquoi appelle-t-on cela la vie à deux ?

Albert est reparti pour le front.

La guerre s’enlise, paraît éternelle.

C’est une boucherie dans les tranchées.

Pourvu que son mari ne meure pas.

Elle ne veut pas être veuve.

Déjà qu’elle est…

Tiens, quel est le mot utilisé quand on perd sa sœur ?

Il n’en existe pas, on ne dit rien.

Le dictionnaire est parfois pudique.

Comme lui-même effrayé par la douleur.

 

La jeune mariée erre dans le grand appartement.

Au premier étage d’un immeuble bourgeois, à Charlottenburg.

Le quartier de Charlotte.

Il se situe au 15, Wielandstrasse, près de Savignyplatz.

Je m’y suis souvent promené dans cette rue.

Avant même de connaître Charlotte, j’aimais son quartier.

En 2004, j’ai voulu intituler un roman « Savignyplatz ».

Ce nom résonnait en moi d’une manière étrange.

Quelque chose m’attirait, sans que je sache pourquoi.

 

Un long couloir parcourt l’appartement.

Franziska s’y assoit souvent pour lire.

Elle s’y sent comme à la frontière de chez elle.

Aujourd’hui, elle referme son livre assez vite.

Prise d’un vertige, elle se dirige vers la salle de bains.

Et se passe un peu d’eau sur le visage.

Quelques secondes lui suffisent pour comprendre.

 

Alors qu’il soigne un blessé, Albert reçoit une lettre.

Face à son visage livide, un infirmier s’inquiète.

Ma femme est enceinte, soupire-t-il enfin.

Les mois suivants, il tente de revenir à Berlin le plus souvent possible.

Mais la plupart du temps, Franziska est seule avec son ventre.

Elle se promène le long du couloir, et parle déjà à son enfant.

Tellement pressée de mettre un terme à sa solitude.

La délivrance a lieu le 16 avril 1917.

C’est l’apparition d’une héroïne.

Mais aussi celle d’un bébé qui pleure sans cesse.

Comme si elle n’acceptait pas sa naissance.

 

Franziska veut l’appeler Charlotte, en hommage à sa sœur.

Albert refuse qu’elle porte le prénom d’une morte.

Et encore moins d’une suicidée.

Franziska s’indigne, pleure, s’exaspère.

C’est une façon de la faire vivre encore, pense-t-elle.

Je t’en prie, sois raisonnable, répète Albert.

Rien à faire, il sait qu’elle ne l’est pas.

C’est aussi pour ça qu’il l’aime, pour sa folie douce.

Pour cette façon de n’être jamais la même femme.

Elle est tour à tour libre et soumise, fiévreuse et éclatante.

Il sent que ce combat est inutile.

Et d’ailleurs, qui a envie de se battre pendant la guerre ?

Ce sera donc Charlotte.

4

Quels sont les premiers souvenirs de Charlotte ?

Des odeurs ou des couleurs

Plus probablement, ce sont des notes.

Les mélodies chantées par sa mère.

Franziska a une voix d’ange et s’accompagne au piano.

Dès son plus jeune âge, Charlotte en est bercée.

Plus tard, elle tournera les pages des partitions.

Ainsi défilent les premières années, en musique.

 

Franziska aime se promener avec sa fille.

Elle l’emmène jusqu’au cœur vert de Berlin, le Tiergarten.

C’est un îlot de paix dans une ville qui respire encore la défaite.

La petite Charlotte observe les corps abîmés et mutilés.

Elle est effrayée de toutes ces mains qui se tendent vers elle.

Une armée de mendiants.

Elle baisse les yeux pour ne pas voir les visages cassés.

Et ne relève la tête qu’une fois dans le bois.

Là elle peut courir après les écureuils.

 

Et puis, il faut aller au cimetière.

Pour ne jamais oublier.

Charlotte comprend tôt que les morts font partie de la vie.

Elle touche les larmes de sa mère.

Qui pleure sa sœur comme au premier jour de sa disparition.

Certaines douleurs ne passent jamais.

Sur la tombe, Charlotte lit son prénom.

Elle veut savoir ce qui s’est passé.

Ta tante s’est noyée.

Elle ne savait pas nager ?

C’est un accident.

Franziska change vite de sujet.

Tel est le premier arrangement avec la réalité.

Le début du théâtre.

 

Albert désapprouve ces promenades au cimetière.

Pourquoi y emmènes-tu Charlotte si souvent ?

C’est une attraction morbide.

Il lui demande d’espacer ses visites.

De ne plus emmener leur fille.

Mais comment vérifier ?

Il n’est jamais là.

Il ne pense qu’à son travail, disent ses beaux-parents.

Albert veut devenir le plus grand médecin allemand.

Quand il n’est pas à l’hôpital, il passe son temps à étudier.

 

Il faut se méfier d’un homme qui travaille trop.

Que cherche-t-il à fuir ?

Une peur ou un simple pressentiment.

Le comportement de sa femme est de plus en plus instable.

Il constate chez elle des instants d’absence.

On la dirait parfois en vacances d’elle-même.

Il se dit qu’elle est rêveuse.

On cherche souvent de jolies raisons aux étrangetés des autres.

Enfin, il y a de quoi s’inquiéter.

Pendant des jours entiers, elle reste allongée sur son lit.

Sans même aller chercher Charlotte à l’école.

 

Et puis, subitement, elle redevient elle-même.

D’une minute à l’autre, elle sort de sa léthargie.

Sans la moindre transition, elle emmène Charlotte partout.

Dans la ville et les jardins, le zoo et les musées.

Il faut se promener, lire, jouer du piano, chanter, tout apprendre.

Dans les moments de vie, elle aime organiser des fêtes.

Elle veut voir du monde.

Ces soirées, Albert les aime.

Elles sont sa délivrance.

Franziska se met au piano.

C’est si beau cette façon qu’elle a de bouger les lèvres.

On dirait qu’elle converse avec les notes.

Pour Charlotte, la voix de sa mère est une caresse.

Lorsqu’on a une mère qui chante si bien, rien ne peut vous arriver.

 

Telle une poupée, Charlotte se tient droite au milieu du salon.

Elle accueille les invités avec son plus beau sourire.

Celui qu’elle a travaillé avec sa mère, à s’épuiser la mâchoire.

Quelle est la logique ?

Sa mère s’enferme pendant des semaines.

Puis, le démon social la prend subitement.

Charlotte s’amuse de ces changements.

Elle préfère le n’importe quoi à l’apathie.

Le trop-plein au vide.

Le vide qui revient, maintenant.

Tout aussi rapidement qu’il s’était échappé.

Et à nouveau, Franziska s’alite, épuisée par le rien.

Perdue dans la contemplation d’un ailleurs au fond de sa chambre.

 

Face aux incohérences maternelles, Charlotte est docile.

Elle apprivoise sa mélancolie.

Est-ce ainsi qu’on devient artiste ?

En s’accoutumant à la folie des autres ?

5

Charlotte a huit ans quand l’état de sa mère empire.

Les phases dépressives s’éternisent.

Elle n’a plus goût à rien, se sent inutile.

Albert implore sa femme.

Mais les ténèbres sont déjà assises dans leur lit.

J’ai besoin de toi, dit-il.

Charlotte a besoin de toi, dit-il encore.

Elle s’endort, pour cette nuit.

 

Mais se relève.

Albert ouvre les yeux, la suit du regard.

Franziska s’approche de la fenêtre.

Je veux voir le ciel, dit-elle pour rassurer son mari.

Souvent, elle raconte à Charlotte qu’au ciel tout est plus beau.

Et ajoute : quand j’y serai, je t’enverrai une lettre pour te raconter.

L’au-delà devient une obsession.

Tu ne veux pas que maman devienne un ange ?

Ça serait prodigieux, n’est-ce pas ?

Charlotte se tait.

 

Un ange.

Un ange.

Franziska en connaît un : sa sœur.

Qui a eu le courage d’en finir.

De quitter les jours en silence, sans prévenir.

Une perfection dans la violence.

La mort d’une jeune fille de dix-huit ans.

La mort de la promesse.

Franziska estime qu’il y a une hiérarchie dans l’horreur.

Un suicide quand on a un enfant

22 août 2019 

« est un suicide supérieur.

Dans la tragédie familiale, elle pourrait occuper la première place.

Qui contesterait la suprématie de son saccage ?

 

Une nuit, elle se lève doucement.

Sans même respirer.

Pour une fois, Albert ne l’entend pas.

Elle va jusqu’à la salle de bains.

Se saisit d’un flacon d’opium et en avale tout le contenu.

Son râle réveille enfin son époux.

Il se précipite, la porte est fermée à clé.

Franziska n’ouvre pas.

Sa gorge est en feu, la douleur est insoutenable.

Pourtant, elle ne meurt pas.

Et la panique de son mari abîme ses adieux.

 

Est-ce que Charlotte entend ?

Se réveille-t-elle ?

Albert finit par parvenir à ouvrir.

Il ramène sa femme à la vie.

La dose était insuffisante.

Mais maintenant il sait.

La mort n’est plus un fantasme.  

Récit & connaissance de soi

Marjane Satrapi, Persépolis, 2000

L’AUTEUR

 

Marjane Satrapi est née en 1969 à Téhéran dans une famille aisée, cultivée et libérale. Elle a vécu les bouleversements politiques des dernières décennies en Iran : fin du régime du Shah, révolution islamique, guerre Iran-Irak.

En 1992, elle part en France, poursuit ses études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Elle devient une auteure de bande dessinée à succès. Elle est notamment l’auteur de Persépolis, Broderies (2003) et Poulet aux prunes (2004).
Marjane a dix ans lorsque la révolution éclate, elle habite Téhéran avec ses parents. Elle voit la chute du Shah et l’arrivée au pouvoir des islamistes. A quatorze ans, ses parents l’envoient, pour la protéger au lycée français de Vienne. Elle retourne en Iran finir ses études supérieures puis part s’installer à Strasbourg puis à Paris où elle vit encore.  

Persépolis est une œuvre autobiographique, de Marjane Satrapi au style graphique et narratif très personnel.

Publiée aux éditions L’Association entre 2000 et 2003, la bande dessinée a donné lieu à la production d’un long métrage d’animation, Persepolis, réalisé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et sorti en France en 2007.

Synopsis

A Téhéran, en 1978, Marjane, 8 ans, vit dans une famille aux opinions libérales. Très proche de sa grand-mère, elle tente de comprendre les événements et suit la révolution islamique qui se termine par la chute du régime du Chah. Tout change pour elle et pour sa famille : les commissaires de la révolution contrôlent les codes vestimentaires et établissent une liste des comportements autorisés. Marjane est obligée de porter le voile et s’imagine un destin de révolutionnaire. D’autres bouleversements tragiques surviennent avec la guerre contre l’Irak. Dans le pays, la répression devient toujours plus sévère. Les années passent. Marjane part en Autriche pour ses études… (source Télérama)

Vous trouverez beaucoup d’infos sur Persépolis 

Dossier proposé part le collège d’Alençon

Récit & connaissance de soi

J.M Basquiat, Autoportraits

En quoi l’autoportrait est-il une forme du récit de soi ?

L’Œuvre à la loupe • Skull de Basquiat

 

Récit & connaissance de soi

SOPHIE CALLE

Sophie Calle, née à Paris le , est une artiste plasticienne, photographe, femme de lettres et réalisatricefrançaise.

Son travail d’artiste consiste à faire de sa vie, et notamment des moments les plus intimes, une œuvre. Pour ce faire, elle utilise tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances, etc.

 source wikipedia

 

 Sophie Calle   

EXTRAIT DU DOSSIER Centre Pompidou sur Sophie Calle 

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-CALLE/ENS-calle.html

Autoportrait
Après avoir suivi cet homme à Venise, Sophie Calle éprouve l’envie d’être elle-même suivie. Elle demande à sa mère d’engager un détective privé.
“Selon mes instructions, dans le courant du mois d’avril 1981, ma mère s’est rendue à l’agence Duluc détectives privés. Elle a demandé qu’on me prenne en filature et a réclamé un compte rendu écrit de mon emploi du temps ainsi qu’une série de photographies à titre de preuves.”
Sophie Calle, A suivre…, Livre IV, Actes Sud, France, 1998

La Filature, 1981 (détail)
Diptyque composé de textes et de photographies n/b, 162 x 110 cm (chacun)

La Filature, commandée en 1981 par le Centre Pompidou pour une exposition consacrée à l’autoportrait, est constituée de mises en scène vécues sur un mode autobiographique.
Récit à double-voix: l’enquête du détective sur une journée de l’artiste suivie de photographies floues est accompagnée de la description de sa journée par Sophie Calle et de photographies du détective prises à son insu par un ami de Sophie C.
“Je suis entrée dans la vie de M. X détective”. Sophie Calle apprécie ses regards, “l’attention qu’il lui porte est telle qu’aucun homme ou femme qui l’a aimée ne lui a jamais donnée…”, écrit-elle.
Objet et voyeur du regardeur, Sophie Calle dresse, grâce à lui, son autoportrait d’un jour.
L’expérience se renouvelle en 2001 lorsque l’artiste réalise Vingt ans après selon l’initiative de son galeriste Emmanuel Perrotin.

Un genre dans un genre: l’autoportrait pose la question du miroir, des points de vue, de la ressemblance; il interroge les rapports à l’espace, au temps. Sophie Calle est suivie une journée à Paris; comme elle aime la peinture de Titien intitulée L’homme au gant, elle reste au Louvre une heure devant le tableau, forçant le détective à en parler dans son rapport. Sophie Calle souhaite une personne interposée pour se portraiturer; le regard de l’autre la révèlerait-elle ? Position et relation complexes: objet et sujet menant l’enquête, personnage et auteur, modèle et créatrice… Sophie Calle brouille les pistes, la confusion des rôles intrigue, l’enquête est une énigme.
Aussi, images et textes ne résultent pas de “professionnels”: le détective, Sophie Calle, son ami ne sont ni photographes, ni écrivains. Le projet et sa réalisation finale, encadrée au mur avec sobriété, ont néanmoins le statut d’œuvre d’art.
Comparons trois artistes utilisant leur image dans leur propre travail photographique: Sophie Calle invente des postures romanesques contemporaines, Cindy Sherman, qu’elle admire, se met en scène dans les postures de certains mythes (le cinéma, la féminité, l’enfance…), enfin, Nan Goldin se découvre dans son milieu, ses relations intimes, partage sa culture lesbienne, gay ou travestie.

En littérature, Dominique Viart, professeur à l’Université de Lille III, pose le problème identitaire de l’écrivain dans l’autoportrait: “Forme de l’écriture de soi, l’autoportrait est l’une des voies d’accès à la complexité du “je”. Mais tout texte littéraire n’est-il pas, au fond, un portrait de son auteur ?”.
Puis, il ajoute: “Ecrire “je suis”, c’est commencer à se dire autre que soi, à dire l’autre que l’on porte en soi. […] l’individu ne constitue son identité que par le truchement de médiations. “Il y a de l’autre en moi” continuent d’affirmer les écrivains à la suite de la formule radicale de Rimbaud “Je est un autre”. “
TDC n° 853, L’autoportrait, avril 2003

Voir aussi :