L.L n°3 E. Ionesco,Rhinoceros, 1966

L’ AUTEUR

LA PIECE

Pièce en trois actes et quatre tableaux a été publiée chez Gallimard en 1959 et créée à Dusseldorf en décembre 1959.

Ionesco à propos de la pièce : « (…) le propos de la pièce a bien été de décrire le processus de nazification d’un pays ainsi que le désarroi de celui qui, naturellement allergique à la contagion, assiste à la métamorphose mentale de sa collectivité(…) »

COURANT LITTERAIRE/CONTEXTE

Le Théâtre de l’absurde, dont Ionesco est, avec Samuel Beckett, l’un des représentants. Mais attention, à propos de Rhinocéros , Ionesco préférait parler de théâtre « insolite ».

RESUME

Acte I

Une petite ville tranquille, un dimanche matin. Deux hommes, Bérenger, un employé de bureau timide et velléitaire, et son ami Jean, personnage imbu de sa personne, sont à la terrasse d’un café. Jean reproche à Bérenger son manque de personnalité. Bérenger se défend à peine.

Soudain un rhinocéros traverse bruyamment la grand-place. Les habitants du quartier ( une ménagère, un vieux monsieur, un logicien, le patron du café, la serveuse …) ont suivi sa course et commentent, interloqués, le passage de l’animal. Puis ils retournent à leur occupation.

Bérenger aperçoit alors la jeune Daisy, une de ses collègues de bureau, dont il est amoureux. Mais il est trop timide pour lui déclarer sa flamme. Il éprouve aussi un complexe d’infériorité vis à vis de Dudard, un autre collègue, avec lequel il ne s’estime pas en mesure de rivaliser.

A une table voisine, un vieux monsieur discute avec un logicien. Ce dernier lui explique ce qu’est un syllogisme : «Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat».

Apparaît alors, toujours aussi bruyamment, mais en sens inverse, un second rhinocéros. La serveuse laisse tomber son plateau, et la ménagère apparaît effondrée, en tenant dans ses bras son chat que le rhinocéros a écrasé.

Une discussion futile s’engage entre Jean et Bérenger. Ils se posent trois questions : Etait-ce le même rhinocéros ? Avait-il une ou deux cornes ? Etait-ce un rhinocéros d’Asie ou d’Afrique ?

Le ton monte, les deux amis s’emportent. Finalement, Jean s’en va, furieux. Le logicien y va de son commentaire :” il se peut que depuis tout à l’heure le rhinocéros ait perdu une de ses cornes ». Bérenger, lui regrette de s’être disputé avec Jean.

 

Acte II

Le lendemain matin, dans le bureau où travaille Bérenger. Sont présents , Daisy, la jolie dactylo, Botard, l’instituteur en retraite, Dudard, le sous-chef du bureau, et Monsieur Papillon, le chef de service. M. Bœuf, l’un des employés est absent. Tout le monde commente,  incrédule, ce qui s’est passé la  veille. Soudain apparaît Mme Bœuf , hébétée. Elle a été pourchassée par un rhinocéros en lequel elle a reconnu son mari.

Surgit alors un nouveau pachyderme. Mme Bœuf reconnaît son époux. Elle s’évanouit; on s’affaire pour la ranimer. Revenue à elle, elle s’enfuit en grimpant sur le dos du rhinocéros.

Les habitants de la ville sont de plus en plus nombreux à se métamorphoser en rhinocéros . Ils détruisent l’escalier.  Les employés de bureau sont bloqués. Ils ne doivent leur salut qu’aux pompiers qui ne savent plus où donner de la tête. Ils les font descendre par une grande échelle posée contre la fenêtre.

Bérenger  rend visite à son ami Jean. Ce dernier est souffrant et tient des propos effrayants.  Il préconise un retour à l’état animal et critique l’espèce humaine. Puis il se métamorphose lui-même en rhinocéros sous le regard affolé de Bérenger.

Bérenger est allongé sur le divan de sa chambre. Les rhinocéros continuent leur vacarme dans la rue.  Il a un bandeau autour de la tête. Il tousse lui aussi, mais lutte pour résister à la maladie. Entre Dudard,  son collègue qui vient prendre de ses nouvelles. Ils discutent de ce curieux phénomène. Bérenger, lui d’ordinaire si apathique,  paraît inquiet. Dudard au contraire minimise la situation :  Si épidémie il y a , elle n’est pas mortelle.

Incidemment,   Dudard informe  Bérenger que leur chef, M. Papillon, s’est lui aussi transformé en rhinocéros. Bérenger est indigné : « Il avait le devoir de ne pas succomber ». Dudard reproche à son collègue son intolérance et lui demande de faire preuve de compréhension.

Entre alors Daisy, un panier sous le bras. Elle se montre surprise de la contrariété de Bérenger. Elle lui apprend que Botard est lui  aussi devenu rhinocéros. Il a même déclaré : «Il faut suivre son temps. »

Daisy a apporté de quoi déjeuner, bien qu’il ne soit pas facile de trouver des provisions. Dudard est invité à rester , mais il préfère retrouver le troupeau de rhinocéros, indiquant que «son devoir est de suivre ses chefs et ses camarades ».

Daisy et Bérenger restent seuls. Bérenger serre Daisy dans ses bras. Ils font des projets. Mais le téléphone sonne. On entend des barrissements. Bérenger se précipite vers son poste de radio. On ne parle que de ça. Rien ne peut plus empêcher Daisy d’aller les rejoindre. «Que veux-tu qu’on y fasse ? Il faut être raisonnable, tâcher de s’entendre avec eux. “

Bérenger lui parle de sauver le monde. Elle lui répond qu’il est fou. Il lui parle d’amour. En vain. Elle s’en va. Bérenger reste seul devant sa glace. Que faire ? Il hésite  un instant  se demandant s’il ne doit pas lui aussi les suivre. Mais il décide de résister. Il restera un homme, le dernier des hommes.

THEMES

Les régimes totalitaires : Ionesco dénonce l’ensemble des régimes totalitaires, véritable fléau incarné ici par la rhinocérite, et l’attitude passive des gens face à la domination.

 

La collaboration : la pièce fait plus particulièrement allusion à la montée du nazisme, et à l’attitude des français qui furent beaucoup à collaborer par peur de l’ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Le conditionnement de l’homme : dans la pièce, tous les personnages, à l’exception de Bérenger, finissent par adhérer à la totalité, à l’uniformité. L’homme a tendance à rester passif, oubliant de remettre en question le système dans lequel il est happé.

PERSONNAGES

  • Bérenger :

Personnage principal, au début de la pièce, il apparait comme un peu différent, avec une fâcheuse tendance à s’alcooliser. Ces propos ne semblent pas très profonds. C’est comme s’il ne pouvait vivre que l’instant présent, qu’il doutait de tout y compris de lui. Mais il sera finalement le seul à ne pas « pouvoir » devenir Rhinocéros, ce qui fera de lui, « le dernier homme ».

  • Jean: « Ami » de Bérenger,  homme très soucieux de son image,  sûr de lui. Ce qui le prédispose à devenir un  rhinocéros.
  • Papillon: la cinquantaine, bien vêtu, mais insignifiant. C’est le patron.
  • Dudard: trente-cinq ans, grand. Intellectuel, froid et lâche. Il se transforme en rhinocéros pour mieux les comprendre, dit-il.
  • Botard: instituteur à la retraite.   Il se transforme pour « suivre son temps ».
  • Daisy: Jolie, jeune. Bérenger est amoureux d’elle.   Elle n’a pas de    Elle deviendra rhinocéros par peur d’être seule.
  • Monsieur et Madame Boeuf: Madame suivra  son mari dans la transformation. Comme une évidence.
  • Le logicien: il représente l’absurde.

 

ARTICLES

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.

 Article Cairn info sur Rhinoceros

Ionesco choisit Rhinocéros, « féroce, brutal, obtus »  , pour figurer l’homme métamorphosé par l’idéologie. Dans sa pièce, tous les personnages sauf un, Bérenger, succomberont à la « rhinocérite » ; parmi eux, le Logicien, Dudard, Botard et Jean présentent un terrain psychique particulièrement propice à cette contagion idéologique. Tous les quatre à des degrés divers sont des hommes « saisis par la masse »   dépossédés de leur individualité et de la capacité à éprouver la vie par soi-même. Le Logicien, comme son nom l’indique, n’existe déjà plus personnellement, sa carte d’identité ne mentionne ni nom ni prénom mais une profession, « Logicien professionnel » ; il use et abuse d’une logique abstraite et sa façon de raisonner à tout propos et hors de propos est poussée jusqu’à l’absurde.

La terminaison en « ard » de Botard et Dudard donne à leur nom un caractère trivial et sans distinction, propre à l’homme devenu une unité sociale anonyme. Botard, ancien instituteur doté d’un esprit méthodique et exact, n’adhère qu’à ce qui est précis et scientifiquement prouvé. Dudard, philosophe à dix coudées au-dessus des choses, fait de tout un objet de débat et, à force de prendre du champ au nom de l’objectivité, n’éprouve plus aucun sentiment personnel. Chacun dans son genre se présente sous une seule dimension, faisant ainsi fi de la complexité de la nature humaine. Toute originalité perdue, ils ne sont plus que des représentants de la collectivité et ouvrent ainsi la porte aux forces impersonnelles qui siègent dans l’inconscient avec les puissants intégrismes qu’elles abritent : « […] Si des hommes s’agglomèrent et forment une foule, alors le dynamisme de l’homme collectif se déchaîne – bêtes fauves ou démons qui dorment au fond de chaque individu – jusqu’à ce qu’il devienne comme une molécule de la masse. Au sein de la masse, l’homme s’abaisse inconsciemment à un niveau moral et intellectuel inférieur, à ce niveau qui est toujours présent sous le seuil de la conscience, prêt à se déchaîner dès qu’il est excité et soutenu par la formation d’une foule  C.G. Jung, L’Âme et la vie, Paris, Buchet-Chastel,…. »

La façon d’être totalement divergente de Jean et Bérenger, les deux personnages principaux de la pièce, amis et opposés, va nous en dire plus sur la disposition d’esprit propre à se laisser envahir par les forces du totalitarisme ou à leur résister.


Culture contre nature

L’apparence des deux amis est déjà révélatrice de leur différence. Jean a une mise soignée, il est même tiré à quatre épingles, rasé de près, chaussures impeccablement cirées, tandis que Bérenger apparaît dans une tenue chiffonnée, cheveux en bataille, l’air à moitié réveillé. L’un s’exprime de façon définitive, l’autre a du mal à terminer ses phrases, il les laisse en suspens, incertain sur la manière de les finir ou interrompu par Jean qui a toujours son mot à dire. Bien qu’ils soient amis, tout les sépare. La volonté, le devoir, l’énergie et l’effort dirigent l’existence de Jean ; toujours maître de lui, il se cultive méthodiquement et organise sa vie selon des programmes établis. Bérenger, au contraire, se laisse aller aux fluctuations de sa nature ; n’ayant rien de bien arrêté, son action dépend de l’envie du moment. Il se tâte et s’interroge sur lui-même et le sens de sa vie, exprime ses peurs ou son désarroi. Une telle conduite dépasse l’entendement de Jean qui ramène le sentiment d’exister à un exercice de pensée. « Pensez et vous serez ! »,recommande-t-il à Bérenger. D’ailleurs, pour évacuer le doute et maintenir en lui une cohérence sans faille, l’esprit de Jean tourne souvent en boucle : « D’abord j’ai de la force parce que j’ai de la force, ensuite j’ai de la force parce que j’ai de la force morale. »

La façon d’être hybride de son ami lui fait injure et il ne cesse de le secouer et de l’exhorter à plus de tenue. « Homme sans ombre », extraverti bon teint, il est coupé de son protagoniste intérieur, se tient à distance du monde de ses instincts et s’alimente aux seules données de la vie collective. Les principes généraux qu’il y puise tracent un cadre excluant les données trop particulières et contradictoires de l’expérience individuelle. « Par ses instincts, l’homme est non seulement enchaîné au macrocosme, mais aussi écartelé dans la mesure où ses désirs le ballottent dans les directions les plus contradictoires. De ce fait, l’homme se trouve en contradiction permanente avec lui-même et ce n’est que dans des cas fort rares qu’il lui est donné d’assigner un but unique et homogène à sa vie […]. En règle générale, il ne parvient d’ailleurs à le faire qu’au prix d’un refoulement fort onéreux de tout un autre aspect de sa nature [6][6] C.G. Jung, Présent et avenir, op. cit., p. 89-90.. »

La scission d’avec son expérience intérieure ne permet pas à Jean de s’entendre avec Bérenger, l’ombre de lui-même, ni de comprendre son malaise. Quand ce dernier lui parle de son mal de vivre, il y voit les méfaits de l’alcool et n’a d’autre conseil à lui donner que de « se mettre à la page » dans sa manière de s’habiller ou d’occuper ses loisirs. Son incompréhension va de pair avec un manque de considération pour cet homme inculte et sans volonté qui mène sa vie sans rime ni raison.

En marge de Jean se tient donc Bérenger avec ses contradictions qui lui collent à la peau et son impuissance à y remédier. Il voudrait bien se sentir plus consistant, se dit même prêt à suivre les conseils de Jean, mais au début de la pièce il n’a d’autre solution que l’alcool pour trouver un semblant d’unité : « Je sens à chaque instant mon corps, comme s’il était de plomb, ou comme si je portais un autre homme sur le dos. Je ne me suis pas habitué à moi-même. Je ne sais pas si je suis moi. Dès que je bois un peu, le fardeau disparaît, et je me reconnais, je deviens moi [8][8] E. Ionesco, op. cit., p. 68. . »

À la frange de lui-même et des autres, il est conscient de ses failles et éprouve dans sa chair une dissociation qui absorbe son énergie. Sur scène, au début de la pièce, il est souvent avachi, à moitié endormi — « vaseux », note Ionesco —, et se plaint tout haut de son manque d’appétence et des tiraillements dont il est l’objet. Alors que Jean s’est « emparé de sa nature » pour la museler et dresser contre elle un rempart, Bérenger, lui, y est resté sensible même s’il en vit les fluctuations comme une épreuve, de sorte que l’un deviendra rhinocéros et l’autre pas 

(…)

Quand pour la première fois un rhinocéros est aperçu, tout le monde sauf Bérenger se lève, s’exclame puis le suit des yeux tandis qu’il s’éloigne. Dès qu’il a disparu, Jean se tourne vers son ami pour lui demander s’il l’a vu, ce dernier lui fait cette réponse : « Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière ! » La réponse ne satisfait pas Jean qui se met à interroger tout le monde : « Qu’est-ce que vous en dites ? », demande t-il à plusieurs reprises aux uns et aux autres. Ce phénomène irrationnel dépasse le cadre de ses références et, en bon extraverti, il lui faut pour se positionner connaître l’opinion générale. Comme personne ne lui répond vraiment, il revient à la charge avec sa question auprès de son ami qui précisément ne se dit rien et ne fait que répéter ce qu’il constate : « Ben… rien… ça fait de la poussière… » Bérenger n’a pas d’opinion, il rend compte juste de ce qu’il perçoit à ce moment-là et s’en tient à ça.

Dans son avant-propos de la pièce de Ionesco, Emmanuel Jacquart évoque en ces termes l’image du rhinocéros : « L’image même du rhinocéros renvoie à une célèbre gravure d’Albrecht Dürer exécutée en 1515. La perception que nous en avons est celle d’une masse impénétrable, composée de plaques et d’écailles, un monstre obtus contre lequel l’homme ne peut rien . »

Ionesco choisit la figure du rhinocéros pour représenter la forme de pensée sectaire et le comportement fanatique des idéologies de son temps(…) Pour Jean, ce sera définitivement, et au deuxième acte  . Tandis que sa voix devient rauque, que sa peau verdit et durcit et qu’une corne commence à lui pousser sur le front, Jean, après un moment de malaise, se sent bouillonner d’énergie, va et vient comme un animal en cage, est pris d’une fureur indescriptible, n’entend et ne voit plus rien, puis fonce droit sur son ami Bérenger et menace de le « piétiner » s’il le trouve sur son passage. La métamorphose est complète : « Il est rhinocéros », s’épouvante Bérenger en prenant la fuite à la fin de la scène. Le comportement et la transformation physique sont à l’image de sa déshumanisation progressive et de l’état d’esprit qui s’empare de lui. D’abord il stigmatise la respiration de Bérenger qu’il juge faible par rapport à la sienne et se dit fier d’avoir une peau comme du cuir qui lui permet de « résister aux intempéries ». Puis il dénonce leurs liens d’amitié, clame son dégoût des hommes et menace de les écraser s’ils se mettent en travers de son chemin. D’ailleurs, il ne veut plus entendre parler de morale, de civilisation ou d’humanisme et, pour reconstituer les fondements de la vie, il prône le retour à la « loi de la jungle » et à « l’intégrité primordiale ». (…)

Jean dénonce ses liens d’amitié avec Bérenger, comme plus tard le fera aussi Daisy, la femme aimée. À la fin de la pièce, leur amour ne résistera pas à la fascination que la puissance des rhinocéros commence à exercer sur elle. « J’en ai un peu honte de ce que tu appelles l’amour, ce sentiment morbide, cette faiblesse de l’homme. Et de la femme. Cela ne peut se comparer avec l’ardeur, l’énergie extraordinaire que dégagent tous ces êtres qui nous entourent. ».  Envoûtée, elle voit en eux des « dieux » et quitte Bérenger pour les rejoindre, le laissant seul, dernier rescapé de la « rhinocérite ». Et, pour cause, il n’a pas la vocation, comme le lui explique Dudard dans le troisième et dernier acte de la pièce.

Contre l’infection, l’affection…

Bérenger n’est pas atteint par la contagion parce qu’il reste en contact avec sa diversité et en accepte les contradictions.

Personnage inclassable, il tranche sur les autres personnages tellement identifiés à leur rôle dans la société qu’ils sont nommés par leur fonction : le patron, la serveuse, la ménagère, le vieux monsieur, le logicien, l’épicière, la dame. Sa différence tient aux incertitudes qui le tenaillent et à l’opposition des forces qui l’habitent. 

URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2008-2-page-69.htm

DOI : 10.3917/cjung.126.0069

IONESCO SUR RHINOCEROS

« Rhinocéros est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi, surtout, une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n’en sont pas moins de graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que les alibis : si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes sont là pour masquer les contradictions qui existent entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges. »

Ionesco, extraits de Notes et contre-notes, 1966

A propos de Rhinoceros

Novembre 1960

En 1933 l’écrivain Denis de Rougemont se trouvait en Allemagne à Nuremberg au moment d’une manifestation nazie. Il nous raconte qu’il se trouvait au milieu d’une foule compacte attendant l’arrivée de Hitler. Les gens donnaient des signes d’impatience lorsqu’on vit apparaître, tout au bout d’une avenue et tout petits dans le lointain, le Führer et sa suite. De loin, le narrateur vit la foule qui était prise progressivement d’une sorte d’hystérie, acclamant frénétiquement l’homme sinistre. L’hystérie se répandait, avançait, avec Hitler, comme une marée. Le narrateur était d’abord étonné par ce délire. Mais lorsque le Führer arriva tout près et que les gens, à ses côtés, furent contaminés par l’hystérie générale, Denis de Rougemont sentit, en lui-même, cette rage qui tentait de l’envahir, ce délire qui « l’électrisait ». Il était tout prêt à succomber à cette magie, lorsque quelque chose monta des profondeurs de son être et résista à l’orage collectif. Denis de Rougemont nous raconte qu’il se sentait mal à l’aise, affreusement seul, dans la foule, à la fois résistant et hésitant. Puis ses cheveux se hérissant, « littéralement » dit-il, sur sa tête, il comprit ce que voulait dire l’Horreur Sacrée. À ce moment-là, ce n’était pas sa pensée qui résistait, ce n’était pas des arguments qui lui venaient à l’esprit, mais c’était tout son être, toute « sa personnalité » qui se rebiffait. Là est peut-être le point de départ de Rhinocéros ; Il est impossible, sans doute, lorsqu’on est assailli par des arguments, des doctrines, des slogans « intellectuels », des propagandes de toutes sortes, de donner sur place une explication de ce refus. La pensée discursive viendra, mais vraisemblablement plus tard, pour appuyer ce refus, cette résistance naturelle, intérieure, cette réponse d’une âme.

Bérenger ne sait donc pas très bien, sur le moment, pourquoi il résiste à la rhinocérite et c’est la preuve que cette résistance est authentique et profonde. Bérenger est peut-être celui qui, comme Denis de Rougemont, est allergique aux mouvements des foules et aux marches, militaires ou autres. Rhinocéros est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n’en sont pas moins des graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que les alibis : si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes sont là pour masquer les contradictions qui existent entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges.

Des partisans endoctrinés, de plusieurs bords, ont évidemment reproché à l’auteur d’avoir pris un parti anti-intellectualiste et d’avoir choisi comme héros principal un être plutôt simple. Mais j’ai considéré que je n’avais pas à présenter un système idéologique passionnel, pour l’opposer aux autres systèmes idéologiques et passionnels courants. J’ai pensé avoir tout simplement à montrer l’inanité de ces terribles systèmes, ce à quoi ils mènent, comme ils enflamment les gens, les abrutissent, puis les réduisent en esclavage. On s’apercevra certainement que les répliques de Botard, de Jean, de Dudard ne sont que les formules clés, les slogans des dogmes divers cachant sous le masque de la froideur objective, les impulsions les plus irrationnelles et véhémentes. Rhinocéros aussi est une tentative de « démystification ».

*

Je me suis souvenu d’avoir été frappé au cours de ma vie par ce qu’on pourrait appeler le courant d’opinion, par son évolution rapide, sa force de contagion qui est celle d’une véritable épidémie.

Les gens tout à coup se laissent envahir par une religion nouvelle, une doctrine, un fanatisme, enfin parce que les professeurs de philosophie et les journalistes à oripeaux philosophiques appellent le «moment nécessairement historique ». On assiste alors à une véritable mutation mentale. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais, lorsque les gens ne partagent plus votre opinion, lorsqu’on ne peut plus s’entendre avec eux, on a l’impression de s’adresser à des monstres.
Des Rhinocéros […]. Ils en ont la candeur et la férocité́ mêlées. Ils vous tueraient en toute bonne conscience si vous ne pensiez pas comme eux. Et l’histoire nous a bien prouvé au cours de ce siècle que les personnes ainsi transformées ne ressemblent pas seulement à des rhinocéros, ils le deviennent véritablement. Or, il est très possible, bien qu’apparemment extraordinaire, que quelques consciences individuelles représentent la vérité́ contre l’histoire, contre ce qu’on appelle l’Histoire. Il y a un mythe de l’histoire qu’il serait grand temps de «démythifier» puisque le mot est à la mode. Ce sont toujours quelques consciences isolées qui ont représenté́ contre tout le monde la conscience universelle. Les révolutionnaires eux-mêmes étaient au départisolés. Au point d’avoir mauvaise conscience, de ne pas savoir s’ils avaient tort ou raison. Je n’arrive pas à comprendre comment ils ont trouvé en eux-mêmes le courage de continuer tout seuls. Ce sont des héros. Mais dès que la vérité́ pour laquelle ils ont donné leur vie devient vérité́ officielle, il n’y a plus de héros, il n’y a plus que des fonctionnaires doués de la prudence et de lalâcheté́ qui conviennent à l’emploi; c’est tout le thème de Rhinocéros.
– Parlez-nous un peu de sa forme.
– Que voulez-vous que je vous en dise? Cette pièce est peut-être un peu plus longue que les autres. Mais tout aussi traditionnelle et d’une conception tout aussi classique. Je respecte les lois fondamentales du théâtre : une idée simple, une progression également simple et une chute.

 

*

Le propos de la pièce a bien été de décrire le processus de la nazification d’un pays ainsi que le désarroi de celui qui, naturellement allergique à la contagion, assiste à la métamorphose mentale de sa collectivité. Originairement, la « rhinocérite » était bien un nazisme. Le nazisme a été, en grande partie, ente les deux guerres, une invention des intellectuels, idéologues et demi-intellectuels à la page qui l’ont propagé. Ils étaient des rhinocéros. […] Ils ne pensent pas, ils récitent des slogans « intellectuels ». […]Je me demande si je n’ai pas mis le doigt sur une plaie brûlante du monde actuel, sur une maladie étrange qui sévit sous différentes formes, mais qui est la même, dans son principe. Les idéologies devenues idolâtries, les systèmes automatiques de pensée s’élèvent, comme un écran entre l’esprit et la réalité́, faussent l’entendement, aveuglent. Elles sont aussi des barricades entre l’homme et l’homme qu’elles déshumanisent, et rendent impossible l’amitié́ malgré́ tout des hommes entre eux; elles empêchent ce qu’on appelle la coexistence, car un rhinocéros ne peut s’accorder avec celui qui ne l’est pas, un sectaire avec celui qui n’est pas de sa secte.

Je pense que Jean-Louis Barrault a parfaitement saisi la signification de la pièce et qu’il l’a parfaitement rendue. Les Allemands en avaient fait une tragédie. Jean-Louis Barrault une farce terrible et une fable fantastique. Les deux interprétations sont valables, elles constituent les deux mises en scène types de la pièce.

*

[La pièce] n’est pas drôle ; bien qu’elle soit une farce, elle est surtout une tragédie […] Nous assistons à la transformation mentale de toute une collectivité ; les valeurs anciennes se dégradent, sont bouleversées, d’autres naissent et s’imposent. Un homme assiste impuissant à la transformation de son monde contre laquelle il ne peut rien. Il ne sait plus s’il a raison ou non, il se débat sans espoir, il est le dernier de son espèce. Il est perdu […] Il s’agissait bien, dans cette pièce, de dénoncer, de démasquer, de montrer comment le fanatisme envahit tout, comment il hystérise les masses, comment une pensée raisonnable, au départ, et discutable à la fois, peut devenir monstrueuse lorsque les meneurs, puis dictateurs totalitaires, chefs d’îles, d’arpents ou de continents en font un excitant à haute dose dont le pouvoir maléfique agit monstrueusement sur le « peuple » qui devient foule, masse hystérique. (…)

 

Lecture linéaire n°3

Le texte

Je suis tout à fait seul maintenant. (Il va fermer la porte à clé, soigneusement, mais avec colère) On ne m’aura pas, moi. (Il ferme soigneusement les fenêtres.) Vous ne m’aurez pas, moi. (Il s’adresse à toutes les têtes de rhinocéros.) Je ne vous suivrai pas, je ne vous comprends pas ! Je reste ce que je suis. Je suis un être humain. Un être humain. (Il va s’asseoir dans le fauteuil.) La situation est absolument intenable. C’est ma faute, si elle est partie. J’étais tout pour elle. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? Encore quelqu’un sur la conscience. J’imagine le pire, le pire est possible. Pauvre enfant abandonnée dans cet univers de monstres ! Personne ne peut m’aider à la retrouver, personne, car il n’y a plus personne. (Nouveaux barrissements, courses éperdues, nuages de poussière.) Je ne veux pas les entendre. Je vais mettre du coton dans oreilles. (Il se met du coton dans les oreilles et se parle à lui-même dans la glace.) Il n’y a pas d’autre solutions que de les convaincre, les convaincre, de quoi? Et les mutations sont-elles réversibles ? Hein, sont-elles réversibles ? Ce serait un travail d’Hercule, au dessus de mes forces. D’abord, pour les convaincre, il faut leur parler. Pour leur parler, il faut que j’apprenne leur langue. Ou qu’ils apprennent la mienne ? Mais quelle langue est-ce que je parle ? Quelle est ma langue ? Est-ce du français, ça ? Ce doit bien être du français ? Mais qu’est-ce que du français ? On peut appeler ça du français, si on veut, personne ne peut le contester, je suis seul à le parler. Qu’est-ce que je dis ? Est-ce que je me comprends, est-ce que je me comprends ? (Il va vers le milieu de la chambre.) Et si, comme me l’avait dit Daisy, si c’est eux qui ont raison ? (Il retourne vers la glace.) Un homme n’est pas laid, un homme n’est pas laid ! (Il se regarde en passant la main sur sa figure.) Quelle drôle de chose ! A quoi je ressemble alors ? A quoi ? (Il se précipite vers un placard, en sort des photos, qu’il regarde.) Des photos ! Qui sont-ils tous ces gens-là ? M. Papillon, ou Daisy plutôt ? Et celui-là, est-ce Botard ou Dudard, ou Jean ? Ou moi, peut-être ! (Il se précipite de nouveau vers le placard d’où il sort deux ou trois tableaux.) Oui, je me reconnais ; C’est moi, c’est moi. (Il va raccrocher les tableaux sur le mur du fond, à coté des têtes des rhinocéros.) C’est moi, c’est moi. (Lorsqu’il accroche les tableaux, on s’aperçoit que ceux-ci représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme. La laideur de ces portraits contraste avec les têtes des rhinocéros qui sont devenues très belles. Bérenger s’écarte pour contempler les tableaux.) Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains sont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, d’une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements) Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements ! Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai un rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer, je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien, tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant :) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !

Le corrigé