Oeuvre cursive : Ionesco, Rhinocéros

Rhinocéros, fiche pratique….

 

L’Auteur :

Eugène Ionesco (1909-19) Ecrivain français d’origine roumaine. A connu la montée du nazisme    

La pièce :  

pièce en trois actes et quatre tableaux a été publiée chez Gallimard en 1959 et créée à Dusseldorf en décembre 1959. Pour ceux qui ne l’ont toujours pas lu….    
Mise en scène Demarcy-Mota   Courant littéraire rattaché : Le Théâtre de l’absurde, dont Ionesco est, avec Samuel Beckett, l’un des représentants. Mais attention, à propos de Rhinocéros , Ionesco préférait parler de théâtre « insolite ».
L’histoire : Résumé de Rhinocéros Acte I Une petite ville tranquille, un dimanche matin. Deux hommes, Bérenger, un employé de bureau timide et velléitaire, et son ami Jean, personnage imbu de sa personne, sont à la terrasse d’un café. Jean reproche à Bérenger son manque de personnalité. Bérenger se défend à peine. Soudain un rhinocéros traverse bruyamment la grand-place. Les habitants du quartier ( une ménagère, un vieux monsieur, un logicien, le patron du café, la serveuse …) ont suivi sa course et commentent, interloqués, le passage de l’animal. Puis ils retournent à leur occupation. Bérenger aperçoit alors la jeune Daisy, une de ses collègues de bureau, dont il est amoureux. Mais il est trop timide pour lui déclarer sa flamme. Il éprouve aussi un complexe d’infériorité vis à vis de Dudard, un autre collègue, avec lequel il ne s’estime pas en mesure de rivaliser. A une table voisine, un vieux monsieur discute avec un logicien. Ce dernier lui explique ce qu’est un syllogisme : «Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat». Apparaît alors, toujours aussi bruyamment, mais en sens inverse, un second rhinocéros. La serveuse laisse tomber son plateau, et la ménagère apparaît effondrée, en tenant dans ses bras son chat que le rhinocéros a écrasé. Une discussion futile s’engage entre Jean et Bérenger. Ils se posent trois questions : Etait-ce le même rhinocéros ? Avait-il une ou deux cornes ? Etait-ce un rhinocéros d’Asie ou d’Afrique ? Le ton monte, les deux amis s’emportent. Finalement, Jean s’en va, furieux. Le logicien y va de son commentaire :” il se peut que depuis tout à l’heure le rhinocéros ait perdu une de ses cornes ». Bérenger, lui regrette de s’être disputé avec Jean.   Acte II Le lendemain matin, dans le bureau où travaille Bérenger. Sont présents , Daisy, la jolie dactylo, Botard, l’instituteur en retraite, Dudard, le sous-chef du bureau, et Monsieur Papillon, le chef de service. M. Bœuf, l’un des employés est absent. Tout le monde commente,  incrédule, ce qui s’est passé la  veille. Soudain apparaît Mme Bœuf , hébétée. Elle a été pourchassée par un rhinocéros en lequel elle a reconnu son mari. Surgit alors un nouveau pachyderme. Mme Bœuf reconnaît son époux. Elle s’évanouit; on s’affaire pour la ranimer. Revenue à elle, elle s’enfuit en grimpant sur le dos du rhinocéros. Les habitants de la ville sont de plus en plus nombreux à se métamorphoser en rhinocéros . Ils détruisent l’escalier.  Les employés de bureau sont bloqués. Ils ne doivent leur salut qu’aux pompiers qui ne savent plus où donner de la tête. Ils les font descendre par une grande échelle posée contre la fenêtre. Bérenger  rend visite à son ami Jean. Ce dernier est souffrant et tient des propos effrayants.  Il préconise un retour à l’état animal et critique l’espèce humaine. Puis il se métamorphose lui-même en rhinocéros sous le regard affolé de Bérenger.   Acte III Bérenger est allongé sur le divan de sa chambre. Les rhinocéros continuent leur vacarme dans la rue.  Il a un bandeau autour de la tête. Il tousse lui aussi, mais lutte pour résister à la maladie. Entre Dudard,  son collègue qui vient prendre de ses nouvelles. Ils discutent de ce curieux phénomène. Bérenger, lui d’ordinaire si apathique,  paraît inquiet. Dudard au contraire minimise la situation :  Si épidémie il y a , elle n’est pas mortelle. Incidemment,   Dudard informe  Bérenger que leur chef, M. Papillon, s’est lui aussi transformé en rhinocéros. Bérenger est indigné : « Il avait le devoir de ne pas succomber ». Dudard reproche à son collègue son intolérance et lui demande de faire preuve de compréhension. Entre alors Daisy, un panier sous le bras. Elle se montre surprise de la contrariété de Bérenger. Elle lui apprend que Botard est lui  aussi devenu rhinocéros. Il a même déclaré : «Il faut suivre son temps. » Daisy a apporté de quoi déjeuner, bien qu’il ne soit pas facile de trouver des provisions. Dudard est invité à rester , mais il préfère retrouver le troupeau de rhinocéros, indiquant que «son devoir est de suivre ses chefs et ses camarades ». Daisy et Bérenger restent seuls. Bérenger serre Daisy dans ses bras. Ils font des projets. Mais le téléphone sonne. On entend des barrissements. Bérenger se précipite vers son poste de radio. On ne parle que de ça. Rien ne peut plus empêcher Daisy d’aller les rejoindre. «Que veux-tu qu’on y fasse ? Il faut être raisonnable, tâcher de s’entendre avec eux. ” Bérenger lui parle de sauver le monde. Elle lui répond qu’il est fou. Il lui parle d’amour. En vain. Elle s’en va. Bérenger reste seul devant sa glace. Que faire ? Il hésite  un instant  se demandant s’il ne doit pas lui aussi les suivre. Mais il décide de résister. Il restera un homme, le dernier des hommes.

Les grands thèmes de Rhinocéros :

Les régimes totalitaires : Ionesco dénonce l’ensemble des régimes totalitaires, véritable fléau incarné ici par la rhinocérite, et l’attitude passive des gens face à la domination. La collaboration : la pièce fait plus particulièrement allusion à la montée du nazisme, et à l’attitude des français qui furent beaucoup à collaborer par peur de l’ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale. Le conditionnement de l’homme : dans la pièce, tous les personnages, à l’exception de Bérenger, finissent par adhérer à la totalité, à l’uniformité. L’homme a tendance à rester passif, oubliant de remettre en question le système dans lequel il est happé.

Les personnages 

(Voir ci-dessous article Cairn) Bérenger : Personnage principal, au début de la pièce, il apparait comme un peu différent, avec une fâcheuse tendance à s’alcooliser. Ces propos ne semblent pas très profonds. C’est comme s’il ne pouvait vivre que l’instant présent, qu’il doutait de tout y compris de lui. Mais il sera finalement le seul à ne pas « pouvoir » devenir Rhinocéros, ce qui fera de lui, « le dernier homme ».
  • Jean: « Ami » de Bérenger,  homme très soucieux de son image,  sûr de lui. Ce qui le prédispose à devenir un  rhinocéros.
  • Papillon: la cinquantaine, bien vêtu, mais insignifiant. C’est le patron.
  • Dudard: trente-cinq ans, grand. Intellectuel, froid et lâche. Il se transforme en rhinocéros pour mieux les comprendre, dit-il.
  • Botard: instituteur à la retraite.   Il se transforme pour « suivre son temps ».
  • Daisy: Jolie, jeune. Bérenger est amoureux d’elle.   Elle n’a pas de    Elle deviendra rhinocéros par peur d’être seule.
  • Monsieur et Madame Boeuf: Madame suivra  son mari dans la transformation. Comme une évidence.
  • Le logicien: il représente l’absurde.

Article Cairn info

Ionesco choisit Rhinocéros, « féroce, brutal, obtus »  , pour figurer l’homme métamorphosé par l’idéologie. Dans sa pièce, tous les personnages sauf un, Bérenger, succomberont à la « rhinocérite » ; parmi eux, le Logicien, Dudard, Botard et Jean présentent un terrain psychique particulièrement propice à cette contagion idéologique. Tous les quatre à des degrés divers sont des hommes « saisis par la masse »   dépossédés de leur individualité et de la capacité à éprouver la vie par soi-même. Le Logicien, comme son nom l’indique, n’existe déjà plus personnellement, sa carte d’identité ne mentionne ni nom ni prénom mais une profession, « Logicien professionnel » ; il use et abuse d’une logique abstraite et sa façon de raisonner à tout propos et hors de propos est poussée jusqu’à l’absurde. La terminaison en « ard » de Botard et Dudard donne à leur nom un caractère trivial et sans distinction, propre à l’homme devenu une unité sociale anonyme. Botard, ancien instituteur doté d’un esprit méthodique et exact, n’adhère qu’à ce qui est précis et scientifiquement prouvé. Dudard, philosophe à dix coudées au-dessus des choses, fait de tout un objet de débat et, à force de prendre du champ au nom de l’objectivité, n’éprouve plus aucun sentiment personnel. Chacun dans son genre se présente sous une seule dimension, faisant ainsi fi de la complexité de la nature humaine. Toute originalité perdue, ils ne sont plus que des représentants de la collectivité et ouvrent ainsi la porte aux forces impersonnelles qui siègent dans l’inconscient avec les puissants intégrismes qu’elles abritent : « […] Si des hommes s’agglomèrent et forment une foule, alors le dynamisme de l’homme collectif se déchaîne – bêtes fauves ou démons qui dorment au fond de chaque individu – jusqu’à ce qu’il devienne comme une molécule de la masse. Au sein de la masse, l’homme s’abaisse inconsciemment à un niveau moral et intellectuel inférieur, à ce niveau qui est toujours présent sous le seuil de la conscience, prêt à se déchaîner dès qu’il est excité et soutenu par la formation d’une foule  C.G. Jung, L’Âme et la vie, Paris, Buchet-Chastel,…. » La façon d’être totalement divergente de Jean et Bérenger, les deux personnages principaux de la pièce, amis et opposés, va nous en dire plus sur la disposition d’esprit propre à se laisser envahir par les forces du totalitarisme ou à leur résister.

Culture contre nature

L’apparence des deux amis est déjà révélatrice de leur différence. Jean a une mise soignée, il est même tiré à quatre épingles, rasé de près, chaussures impeccablement cirées, tandis que Bérenger apparaît dans une tenue chiffonnée, cheveux en bataille, l’air à moitié réveillé. L’un s’exprime de façon définitive, l’autre a du mal à terminer ses phrases, il les laisse en suspens, incertain sur la manière de les finir ou interrompu par Jean qui a toujours son mot à dire. Bien qu’ils soient amis, tout les sépare. La volonté, le devoir, l’énergie et l’effort dirigent l’existence de Jean ; toujours maître de lui, il se cultive méthodiquement et organise sa vie selon des programmes établis. Bérenger, au contraire, se laisse aller aux fluctuations de sa nature ; n’ayant rien de bien arrêté, son action dépend de l’envie du moment. Il se tâte et s’interroge sur lui-même et le sens de sa vie, exprime ses peurs ou son désarroi. Une telle conduite dépasse l’entendement de Jean qui ramène le sentiment d’exister à un exercice de pensée. « Pensez et vous serez ! », recommande-t-il à Bérenger. D’ailleurs, pour évacuer le doute et maintenir en lui une cohérence sans faille, l’esprit de Jean tourne souvent en boucle : « D’abord j’ai de la force parce que j’ai de la force, ensuite j’ai de la force parce que j’ai de la force morale. »   La façon d’être hybride de son ami lui fait injure et il ne cesse de le secouer et de l’exhorter à plus de tenue. « Homme sans ombre », extraverti bon teint, il est coupé de son protagoniste intérieur, se tient à distance du monde de ses instincts et s’alimente aux seules données de la vie collective. Les principes généraux qu’il y puise tracent un cadre excluant les données trop particulières et contradictoires de l’expérience individuelle. « Par ses instincts, l’homme est non seulement enchaîné au macrocosme, mais aussi écartelé dans la mesure où ses désirs le ballottent dans les directions les plus contradictoires. De ce fait, l’homme se trouve en contradiction permanente avec lui-même et ce n’est que dans des cas fort rares qu’il lui est donné d’assigner un but unique et homogène à sa vie […]. En règle générale, il ne parvient d’ailleurs à le faire qu’au prix d’un refoulement fort onéreux de tout un autre aspect de sa nature [6][6] C.G. Jung, Présent et avenir, op. cit., p. 89-90.. » La scission d’avec son expérience intérieure ne permet pas à Jean de s’entendre avec Bérenger, l’ombre de lui-même, ni de comprendre son malaise. Quand ce dernier lui parle de son mal de vivre, il y voit les méfaits de l’alcool et n’a d’autre conseil à lui donner que de « se mettre à la page » dans sa manière de s’habiller ou d’occuper ses loisirs. Son incompréhension va de pair avec un manque de considération pour cet homme inculte et sans volonté qui mène sa vie sans rime ni raison. En marge de Jean se tient donc Bérenger avec ses contradictions qui lui collent à la peau et son impuissance à y remédier. Il voudrait bien se sentir plus consistant, se dit même prêt à suivre les conseils de Jean, mais au début de la pièce il n’a d’autre solution que l’alcool pour trouver un semblant d’unité : « Je sens à chaque instant mon corps, comme s’il était de plomb, ou comme si je portais un autre homme sur le dos. Je ne me suis pas habitué à moi-même. Je ne sais pas si je suis moi. Dès que je bois un peu, le fardeau disparaît, et je me reconnais, je deviens moi [8][8] E. Ionesco, op. cit., p. 68. . » À la frange de lui-même et des autres, il est conscient de ses failles et éprouve dans sa chair une dissociation qui absorbe son énergie. Sur scène, au début de la pièce, il est souvent avachi, à moitié endormi — « vaseux », note Ionesco —, et se plaint tout haut de son manque d’appétence et des tiraillements dont il est l’objet. Alors que Jean s’est « emparé de sa nature » pour la museler et dresser contre elle un rempart, Bérenger, lui, y est resté sensible même s’il en vit les fluctuations comme une épreuve, de sorte que l’un deviendra rhinocéros et l’autre pas  (…) Quand pour la première fois un rhinocéros est aperçu, tout le monde sauf Bérenger se lève, s’exclame puis le suit des yeux tandis qu’il s’éloigne. Dès qu’il a disparu, Jean se tourne vers son ami pour lui demander s’il l’a vu, ce dernier lui fait cette réponse : « Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière ! » La réponse ne satisfait pas Jean qui se met à interroger tout le monde : « Qu’est-ce que vous en dites ? », demande t-il à plusieurs reprises aux uns et aux autres. Ce phénomène irrationnel dépasse le cadre de ses références et, en bon extraverti, il lui faut pour se positionner connaître l’opinion générale. Comme personne ne lui répond vraiment, il revient à la charge avec sa question auprès de son ami qui précisément ne se dit rien et ne fait que répéter ce qu’il constate : « Ben… rien… ça fait de la poussière… » Bérenger n’a pas d’opinion, il rend compte juste de ce qu’il perçoit à ce moment-là et s’en tient à ça. Dans son avant-propos de la pièce de Ionesco, Emmanuel Jacquart évoque en ces termes l’image du rhinocéros : « L’image même du rhinocéros renvoie à une célèbre gravure d’Albrecht Dürer exécutée en 1515. La perception que nous en avons est celle d’une masse impénétrable, composée de plaques et d’écailles, un monstre obtus contre lequel l’homme ne peut rien . » Ionesco choisit la figure du rhinocéros pour représenter la forme de pensée sectaire et le comportement fanatique des idéologies de son temps(…) Pour Jean, ce sera définitivement, et au deuxième acte  . Tandis que sa voix devient rauque, que sa peau verdit et durcit et qu’une corne commence à lui pousser sur le front, Jean, après un moment de malaise, se sent bouillonner d’énergie, va et vient comme un animal en cage, est pris d’une fureur indescriptible, n’entend et ne voit plus rien, puis fonce droit sur son ami Bérenger et menace de le « piétiner » s’il le trouve sur son passage. La métamorphose est complète : « Il est rhinocéros », s’épouvante Bérenger en prenant la fuite à la fin de la scène. Le comportement et la transformation physique sont à l’image de sa déshumanisation progressive et de l’état d’esprit qui s’empare de lui. D’abord il stigmatise la respiration de Bérenger qu’il juge faible par rapport à la sienne et se dit fier d’avoir une peau comme du cuir qui lui permet de « résister aux intempéries ». Puis il dénonce leurs liens d’amitié, clame son dégoût des hommes et menace de les écraser s’ils se mettent en travers de son chemin. D’ailleurs, il ne veut plus entendre parler de morale, de civilisation ou d’humanisme et, pour reconstituer les fondements de la vie, il prône le retour à la « loi de la jungle » et à « l’intégrité primordiale ». (…) Jean dénonce ses liens d’amitié avec Bérenger, comme plus tard le fera aussi Daisy, la femme aimée. À la fin de la pièce, leur amour ne résistera pas à la fascination que la puissance des rhinocéros commence à exercer sur elle. « J’en ai un peu honte de ce que tu appelles l’amour, ce sentiment morbide, cette faiblesse de l’homme. Et de la femme. Cela ne peut se comparer avec l’ardeur, l’énergie extraordinaire que dégagent tous ces êtres qui nous entourent. ».  Envoûtée, elle voit en eux des « dieux » et quitte Bérenger pour les rejoindre, le laissant seul, dernier rescapé de la « rhinocérite ». Et, pour cause, il n’a pas la vocation, comme le lui explique Dudard dans le troisième et dernier acte de la pièce. Contre l’infection, l’affection… Bérenger n’est pas atteint par la contagion parce qu’il reste en contact avec sa diversité et en accepte les contradictions. Personnage inclassable, il tranche sur les autres personnages tellement identifiés à leur rôle dans la société qu’ils sont nommés par leur fonction : le patron, la serveuse, la ménagère, le vieux monsieur, le logicien, l’épicière, la dame. Sa différence tient aux incertitudes qui le tenaillent et à l’opposition des forces qui l’habitent.  URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2008-2-page-69.htm DOI : 10.3917/cjung.126.0069

Ionesco sur Rhinocéros :

« (…) le propos de la pièce a bien été de décrire le processus de nazification d’un pays ainsi que le désarroi de celui qui, naturellement allergique à la contagion, assiste à la métamorphose mentale de sa collectivité(…) » Notes et contre-notes, Gallimard 1962 « J’ai fait, il y a longtemps déjà, l’expérience du fanatisme. (…) c’était terrible (…) le fanatisme défigure les gens (…) les déshumanise. J’avais l’impression physique d’avoir affaire à des êtres qui n’étaient plus des humains (…). J’ai eu l’idée de peindre sous les traits d’un animal ces hommes déchus dans l’animalité, ces bonnes fois abusées, ces mauvaises fois qui abusent » Le Figaro Littéraire 23/01/1960

Préface pour Rhinocéros

« Rhinocéros est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi, surtout, une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n’en sont pas moins de graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que les alibis : si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes sont là pour masquer les contradictions qui existent entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges. » JANVIER 1964 
[…] Je me demande si je n’ai pas mis le doigt sur une plaie brûlante du monde actuel, sur une maladie étrange qui sévit sous différentes formes, mais qui est la même, dans son principe. Les idéologies devenues idolâtries, les systèmes automatiques de pensée s’élèvent, comme un écran entre l’esprit et la réalité, faussent l’entendement, aveuglent. Elles sont aussi des barricades entre l’homme et l’homme qu’elles déshumanisent, et rendent impossible l’amitié malgré tout des hommes entre eux; elles empêchent ce qu’on appelle la coexistence, car un rhinocéros ne peut s’accorder avec celui qui ne l’est pas, un sectaire avec celui qui n’est pas de sa secte. […] 
In IONESCO, Eugène, Les faces et préfaces de Rhinocéros In Ionesco: Rhinocéros, cahier de la compagnie Madeleine Renaud 
Jean-Louis Barrault n°97, 1978, p 67-92      

Ionesco, Notes et contre notes

Ionesco, Notes et contre-notes, 1966 (Extrait)

À propos de Rhinocéros aux États-Unis :

Le succès public de Rhinocéros à New York me réjouit, me surprend et m’attriste un peu, à la fois. J’ai assisté à une répétition seulement, à peu près complète, avant la générale, de ma pièce. Je dois dire que j’ai été tout à fait dérouté́. J’ai cru comprendre qu’on avait fait d’un personnage dur, féroce, angoissant, un personnage comique, un faible rhinocéros : Jean, l’ami de Bérenger. Il m’a semblé également que la mise en scène avait fait d’un personnage indécis, héros malgré lui, allergique à l’épidémie rhinocérique, de Bérenger, une sorte d’intellectuel lucide, dur, une sorte d’insoumis ou de révolutionnaire sachant bien ce qu’il faisait (le sachant, peut-être, mais ne voulant pas, nous expliquer les raisons de son attitude). J’ai vu aussi, sur le plateau, des matches de boxe qui n’existent pas dans le texte et que le metteur en scène y avait mis, je me demande pourquoi. J’ai souvent été en conflit avec mes metteurs en scène : ou bien ils n’osent pas assez et diminuent la portée des textes en n’allant pas jusqu’au bout des impératifs scéniques, ou bien ils « enrichissent » le texte en l’alourdissant de bijoux faux, de pacotilles sans valeur parce que inutiles. Je ne fais pas de littérature. Je fais une chose tout à fait différente; je fais du théâtre. Je veux dire que mon texte n’est pas seulement un dialogue mais il est aussi « indications scéniques ». Ces indications scéniques sont à respecter aussi bien que le texte, elles sont nécessaires, elles sont aussi suffisantes. Si je n’ai pas indiqué que Bérenger et Jean doivent se battre sur le plateau et se tordre le nez l’un à l’autre c’est que je ne voulais pas que cela se fît.

Frederic Ortiz, Comédien et metteur en scène.

A propos de Rhinocéros

L.A Rhinoceros, Monologue de Bérenger

L.A Rhinoceros, Monologue de Bérenger

L.A Rhinoceros, Monologue de Bérenger