Camus, Caligula, 1947 (L.A)

 A propos de Caligula -Propos de Camus dans l’édition américaine de son Théâtre (1957) :

« (…) Caligula est donc bien une pièce d’acteur et de metteur en scène. Mais bien entendu, elle s’inspire des préoccupations qui étaient les miennes à cette époque. La critique française, qui a très bien accueilli la pièce, a souvent parlé, à mon grand étonnement, de pièce philosophique. Qu’en est-il exactement ? Caligula, prince relativement aimable jusque là, s’aperçoit à la mort de Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, que le monde tel qu’il va n’est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d’impossible, empoisonné de mépris et d’horreur, il tente d’exercer par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu’elle n’est pas la bonne. Il récuse l’amitié et l’amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l’entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l’entraîne sa passion de vivre. Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C’est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu’il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur. C’est l’histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes.

Il s’agit donc d’une tragédie de l’intelligence. D’où l’on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette œuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes. Ou, si elle existe, elle se trouve au niveau de cette affirmation du héros : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. Bien modeste idéologie, on le voit, et que j’ai l’impression de partager avec M. de La Palice et l’humanité entière. Non, mon ambition était autre. La passion de l’impossible est, pour le dramaturge, un objet d’études aussi valable que la cupidité ou l’adultère. La montrer dans sa fureur, en illustrer les ravages, en faire éclater l’échec, voilà quel était mon projet. Et c’est sur lui qu’il faut juger cette œuvre.» 

Albert Camus, Caligula (1944), Acte I, scène 8.

La scène 8 marque la véritable entrée en action de Caligula : elle est la première manifestation de l’exercice de son pouvoir. La rapidité du passage de la décision à l’exécution retrouve le rythme farcesque de l’Ubu Roi d’Alfred Jarry : le plan “génial” de Caligula n’est guère qu’une manière un peu plus abstraite d’utiliser le “crochet à nobles” ou le “voiturin à phynances” du “héros”, créé par Jarry. Il s’agit sans doute moins d’influence que de recours aux mêmes procédés, à des degrés différents, d’accélération, de schématisation, et de grossissement. Les mécanismes mis en place par Caligula, fondés sur l’arbitraire et la tyrannie, sont à peine moins spectaculaires que les scènes de guignol représentées par Ubu, et fonctionnent d’une façon semblable : “Avec ce système, disait Ubu (acte III, scène 4), j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai”. Si les raisons de Caligula ne sont pas les mêmes que celles d’Ubu, les résultats ne diffèrent pas beaucoup. Dès cette scène, qui fait apparaître, successivement – et l’ordre ici n’est certainement pas arbitraire – le thème de la condamnation et celui de la culpabilité générale, Caligula souligne lui-même les prémisses de la démonstration quasi mathématique que constitueront les actes suivants. Poussant jusqu’au bout le raisonnement implicite que, selon lui, contiennent les paroles de l’intendant, poursuivant sa terrifiante prise des mots au sérieux, il en conclut à la nullité de la vie humaine. Dès lors, plus rien n’entravera sa logique, puisque le pouvoir lui donne les moyens de l’exercer sans limites.

 A Rome en 37 av JC, Caligula, jeune empereur se transforme en tyran après la mort de sa sœur Drusilla 

 

[La scène se passe à Rome au Ier siècle. Caligula est empereur ; Caesonia est sa favorite. Caligula s’assied près de Caesonia.]

CALIGULA

Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens[1], toutes les personnes de l’empire qui disposent de quelque fortune – petite ou grande, c’est exactement la même chose – doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester[2] sur l’heure en faveur de l’Etat.

 

L’INTENDANT

Mais, César[3]

 

CALIGULA

Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. A l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.

 

CAESONIA, se dégageant. 

Qu’est-ce qui te prend ?

 

CALIGULA, imperturbable.

L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit. (Rudement, à l’intendant) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.

 

L’INTENDANT

César, tu ne te rends pas compte…

 

CALIGULA

Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S’il le faut, je commencerai par toi.

 

L’INTENDANT

César, ma bonne volonté n’est pas en question, je te le jure. 

 

CALIGULA

Ni la mienne, tu peux m’en croire. La preuve, c’est que je consens à épouser ton point de vue et à tenir le Trésor public pour un objet de méditations. En somme, remercie-moi, puisque je rentre dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un temps et avec calme.) D’ailleurs, mon plan, par sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu as trois secondes pour disparaître. Je compte : un… L’intendant disparaît.


 

[1] patriciens : membres des grandes familles romaines, qui disposent de nombreux privilèges.

[2] tester: établir son testament.

[3]

Théâtre et representation ; Caligula

La mise en scène de Stéphane Olivié-Besson est tout simplement magistrale. Dès le commencement, la scénographie évoque l’imagerie lumineuse et solennelle de la Rome impériale. Une clarté toute méditerranéenne inonde le plateau et cinq hautes constructions de bois rappellent d’antiques colonnes. Les changements de décor, au début de chaque acte, s’organisent autour de ces simples éléments de départ. À chaque fois, l’image est sobre mais saisissante, qu’il s’agisse de la nuit étoilée ou d’une salle du palais ornée de crânes de cerf. Les jeux de lumière ajoutent réalisme et inquiétude aux agencements scéniques. Des variations musicales ponctuent les moments forts du dialogue et complètent magnifiquement la gravité du visuel. Enfin, les costumes ravissent le regard. Le contexte dans son ensemble nous invite à pénétrer dans cet espace grandiose que nous fantasmons quand nous pensons à la Rome impériale.

 

Stupéfiant Bruno Putzulu http://www.theatre-video.net/video/Caligula-bande-annonce

C’est dans ce cadre superbe que s’inscrit le jeu des comédiens. Avant tout saluons très bas la prestation de Bruno Putzulu, absolument remarquable dans le rôle de Caligula. Son interprétation, très nuancée, ne diabolise pas le personnage. Bien au contraire, en nous livrant sa douleur, il fait naître en nous de l’empathie, une empathie mal assumée, puisque comme Cherea, sénateur conspirant contre Caïus, nous préférons vivre dans un monde sain plutôt que dans un monde logique. Le jeu de Bruno Putzulu, ajouté à la puissance du texte de Camus, suscite en nous une réelle admiration pour le courage et l’exigence d’une pensée qui se veut cohérente jusqu’au bout et ne recule pas face aux abîmes métaphysiques de ses conséquences. Ici se révèle toute la pertinence de la direction d’acteur. Le Caligula de Stéphane Olivié-Bisson révolte et émeut. Dans les deux cas, la grandeur l’emporte. Pour ce qui est du reste de l’équipe sur le plateau, là encore la réussite se révèle totale. Cécile Paoli incarne superbement une Caesonia en apparence complice des divagations de son amant, mais secrètement insoumise à sa logique dévorante. Les sénateurs affichent chacun un profil bien dessiné. Il faut souligner la prestation discrète mais tout en finesse du jeune acteur Maxime Mikolajczak, dans le rôle de Scipion. Enfin Claire‑Hélène Cahen est souveraine dans le personnage de Drusilla, la sœur morte qui vient saluer Caligula depuis l’au-delà. Elle nous met véritablement en présence de l’absence. L’introduction d’un revenant par Stéphane Olivié-Bisson est un beau clin d’œil à l’imaginaire antique où se mêlent vivants et esprits, et donne un souffle shakespearien à la pièce. Chapeau bas, donc, pour ce spectacle qui s’adresse aux pensées les plus vertigineuses et intimes des spectateurs, mais aussi à leur sensibilité la plus belle. 

Émilie Boughanem (france Culture)